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mardi 31 octobre 2023

Killers of the Flowers Moon

Quatre ans après l'exposition à son honneur à la Cinémathèque de Paris et son Prix Lumière à Lyon en 2015, Martin Scorsese revient en France présenter The Irishman, son dernier film fleuve somme, qui sonne le glas et paraphe son testament cinématographique. On retrouve en tête d'affiche son inséparable ami Robert De Niro, le revenant Joe Pesci et la première collaboration, tant attendue, avec la légende Al Pacino. Le film sortira uniquement sur la plateforme Netflix

Pour ma plus grande joie, j'ai fais parti des rares chanceux à l'avoir découvert sur grand écran et présenté par le cinéaste à Lyon.

The Irishman est un pur chant du cygne scorsesien, à la fois désespéré et pessimiste, totalement nostalgique et funèbre d'une durée de trois heures et demie. Le montage suit le rythme cardiaque de son héros principal : mourant pour terminer sous atmosphère, dévoré puis asphyxié par les remords. Le cinéaste joue sur le cinéma à l'ancienne de Sergio Léone, Arthur Penn où de son ami Francis Ford Coppola. Il y glisse aussi une forme plus moderne, avec le rajeunissement numérique que l'on retrouve dans les films plus commerciaux. 

Assez académique, Scorsese enterre pelletée par pelletée une Amérique vermoulue, dont les vers sont esclaves de la pègre au pouvoir. L'ensemble du traitement reste dans les thèmes de prédilections du cinéaste comme il le fait savamment depuis Les Affranchis ou Casino. Sauf sa dernière partie bien plus déprimante et mortifère.

Son film précédent Silence était clivant et moderne, violent et lumineux.  Un film exigeant qui s'inscrit comme un chemin de Foi s'approchant du cinéma de Tarkovski. The Irishman est l'inverse : il est mortifère et parle d'un monde révolu avec des mafieux qui sont passés à côté de leurs vies. 

J'adore ce perpétuel rabattement de cartes chez Martin Scorsese. Il propose toujours avec sérénité de nouvelles propositions cinématographiques. Le Loup de Wall Street et Silence sont deux contre points absolus. Tout comme auparavant pouvaient l'être Shutter Island et Hugo Cabret. Ses films sont entrecoupées par la réalisation de publicités, de documentaires et des pilotes de séries télévisées tous de bonnes factures (regardez le pilote de Vinyl à l'occasion, c'est un film).

Peu de temps après la sortie sur Netflix, on apprend que Robert De Niro et Léonardo DiCaprio seront réunis dans son prochain film : un western. Projet alléchant, d'autant plus que le scénario parle d'une page rarement traitée de l'Histoire des indigènes aux Etats Unis à la découverte du pétrole. Je pensais déjà à There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson. Et je n'avais pas complètement tort.

Quatre années supplémentaires se sont également passées pour voir le film se terminer, et même aller au Festival de Cannes. Martin Scorsese n'y était pas retourné depuis les années 80 avec La Valse des Pantins, qui a failli coûter sa carrière. Durant ces quatre années, il y a eu le Covid et beaucoup d'événements. Le marché du cinéma change radicalement de bord. Apple apporte alors son aide financière et heureusement pour nous le film peut être distribué en salles. Beaucoup de débats (stériles et débiles) sur le Cinéma d'auteur et commercial caricaturent Scorsese comme un détracteur de films à succès et/ou à la mode. Je ne développerai pas le sujet plus loin : à chacun sa vision du Cinéma. 

Alors que penser de Killers of the Flowers Moon ? C'est à nouveau du pur Scorsese. Et une nouvelle fois, on retrouve la durée fleuve de The Irishman mêlé la radicalité du montage lent qu'il avait proposé dans Silence. Son western est rythmé, cadencé comme un éloge funèbre, par deux ou trois notes musiques répétitives. On peut penser un peu à l'approche de L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford. Thelma Schoonmaker est une nouvelle fois au sommet de son art. Son rythme nous plonge dans le microcosme floral et poisonneux des Hommes des hautes plaines, pour de bien grandes peines. 

Tous ces individus sont alimentés par la cupidité. Cette dernière est une nouvelle fois au centre des enjeux, mais elle est particulièrement présente dans Le Loup de Wall Street, que le cinéaste démontrait de manière si virtuose, mais aussi si répétitive. On voit ce qui fascine Scorsese dans son sujet : le machiavélisme. Ici c'est l'Homme blanc qui s'empare quoiqu'il en coûte une terre pure et vierge. Sa présence répand la tumeur noire de l'âme humaine : un pétrole maléfique sans foi, ni loi. La géographie du cinéma de Scorsese cartographie ce territoire vierge à la manière d'un Casino, où la roulette du jeu est remplacée par celle du temps. Osage est une oasis de fric, une Suisse en plein milieu des Etats Unis, avec une autorité bien à part et insaisissable comme dans Gangs of New York

Robert De Niro interprète un personnage dense de secrets, toujours impressionnant de sadisme, entre grimage et  retenue, dont lui seul a le secret. Léonardo DiCaprio se glisse à nouveau dans un personnage torturé mais plus "benêt" que d'habitude. Mais comme dans Casino, ce sera le personnage féminin qui ajoute la touche supplémentaire d'un Classique : Lily Gladstone offre de l'émotion et de l'identité à toute la tragédie. Son jeu beaucoup plus naturel et silencieux met en relief le message et l'hommage de Scorsese. 

Comme une revanche de Gangs of New York, Scorsese réussit ici sa fresque historique comme il l'entend. Il a son director's cut, les moyens financiers au service de la sécurité et la maturité de son cinéma. Sans oublier sa confiance sereine de sa documentation scénaristique et son équipe technique (Rodrigo Prieto, toujours parfait). Depuis qu'il a reçu son oscar avec Les Infiltrés, réalisé Silence et, comme il le répète souvent, la fin de sa vie approchant : il nous offre sur un plateau de pétrole son ultime film sur l'Histoire américaine en s'éloignant de New York. Comme l'avait montré Sergio Léone dans sa trilogie Il était une fois, nous avons droit à une peinture de cette Amérique construite d'opportunisme et bâtie sur des meurtres déguisés. Tous les décors sont tapissés de sang qui jaillit et gît à même le sol pour se répandre insidieusement sur les mains, les visages de son peuple impuissant.

Pas d'entre acte non plus. Car pour Scorsese le mal se diffuse comme de l'insuline dans le corps d'une conquête de l'Ouest idéalisée. Cette dernière est irrémédiablement diabétique par tous les excès de l'argent et de la trahison pour contourner les (non) lois. 

La première heure fait penser au cinéma de Michael Cimino et La porte du Paradis : l'arrivée, la découverte avec une peinture baroque de la modernité et la richesse de la région. Il prend le temps de planter le décors mais aussi les personnages qui seront (comme souvent) scellés à leur destin. De Niro impose dans le rôle de propriétaire paternaliste. DiCaprio met l'accent sur le traumatisme, le côté frivole et impulsif de sa personnalité très primaire. On sait qu'il sera manipulé et manipulable facilement malgré l'amour sincère qu'il a pour sa femme.

La deuxième heure est plus scorsesienne. Le scénario décortique cette fausse apparence. "Les loups de l'image", cités dans l'introduction, empoisonnent à petit feu cette communauté en voie d'extinction. Elle est même doucement aidée par des meurtres. Cette partie rejoint le thème de la dilatation du temps qui passe et nous écrase, que le cinéaste met souvent au centre de ses derniers films. Il y a un côté absurde, désabusé et pervers de voir ces blancs opportunistes qui attendent que les aborigènes meurent pour toucher l'héritage ou l'assurance. Ces derniers passent une bonne partie de leur vie à n'attendre que ça. Martin Scorsese aborde la question du racisme, de la haine et des communautés oubliées en restaurant les actualités des premières émeutes raciales : Killers of the Flowers Moon est un film moderne et universel. 

L'arrivée tardive de l'enquête du FBI montre surtout que cette société est bâtit intégralement sur du pot de vin, du mensonge et de l'ignominie. On est plus proche de la démarche classique de Clint Eastwood (d'ailleurs J.Edgar Hoover, seulement cité dedans, a été réalisé par Eastwood et joué par DiCaprio) mais aussi celle de Francis Ford Coppola et de son indéboulonnable Parrain. Si elle peut paraître longue, je trouve qu'elle décuple l'absurdité du mal que peut engendrer les Hommes et le capitalisme. Jusqu'où sont ils capables d'aller ? Question une nouvelle fois purement scorsesienne qui s'approche du regard de Bong Joon Ho et de son fabuleux Parasite. D'ailleurs les Osages sont totalement lucides sur la situation et n'hésitent pas à employer ce mot.

La dernière partie fige la tragédie avec donc le personnage féminin. Comme souvent chez Scorsese, l'émotion passe par les femmes, et je pense notamment au Temps de l'Innocence, chef d'oeuvre souvent oublié. Comme toujours, les personnages sont condamnés à toutes les échelles. Le final est un audacieux hommage à cette petite histoire reliée à la grande Histoire, le pont du petit fait divers et la triste réalité. Martin Scorsese, accompagné entre autre par un autre puriste remarquable Jack White, a le dernier mot. 

Ce qui est remarquable reste la performance d'un cinéma exigeant comme celui là et qui marche en salle malgré sa longue durée. Cette année 2023 Babylon de Damien Chazelle est incroyable et Oppenheimer de Nolan étonnamment aride et dense pour un biopic historique old school.

Le film de Scorsese est différent mais il propose aussi une fresque historique qui parle des Etats Unis, d'un monde qui s'éteint avec un cinéma loin des standards du film plus commercial d'aujourd'hui. Peu de musique, du minimalisme, un rapport au temps lié à la psychologie de ses personnages. Mais surtout, à l'inverse des films de supers héros, on ressent les rouages et les dommages collatéraux des toutes les victimes. 

Les grandes franchises qui font exploser des villes à tout bout de champs avec des supers pouvoirs (sans enjeux (oups, c'est dit)) sont ici dans une galaxie bien lointaine. Martin Scorsese filme le contrepied total du "parc d'attraction" comme il définit si justement. Tout en minimalisme et avec un dépouillement total il revient à l'essentiel du carburant de l'art. 

Quand je pense à la scène de l'explosion où "il y avait trop de nitroglycérine", emportant bien plus que ce qui était prévu : elle est pour moi toute l'ironie de Scorsese sur l'Hollywood aujourd'hui. Ils n'y vont pas avec le dos de la cuiller, tout le monde le sait, mais les victimes aux alentours seront possiblement effacés par les débris et les flammes imprévues. C'est à dire le cinéma indépendant et une grande partie de la profession. 


Mais je n'irai pas plus loin si ce n'est que de vous pousser à aller le voir, mais en pleine forme. 


Et vous souhaite une bonne séance ! 


Si vous aimé ce film je vous recommande : 

La Porte du Paradis de Michael Cimino 

Little Big Man d'Arthur Penn 

There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson 

Ragtime de Milos Forman 

Casino de Martin Scorsese

mercredi 1 janvier 2020

Top 10 films 2019

2019 c'est la fin d'une décennie, le temps de régler les comptes. 

Pour Quentin Tarantino et Martin Scorsese, deux grands cinéastes connus pour leur grande cinéphilie, leur patte et influence indéniable dans l'Histoire du Cinéma, c'est tout simplement la grande classe. Tous les deux signent deux grands coups de maître. Ce sont aussi les chants du cygne mélancoliques de cette belle année cinéma.

L'un est sorti en salle, l'autre sur une plateforme. Symbolisation parfaite du cinéma aujourd'hui. Profitons-en car il y a tout de même pas mal de risque que cela ne dure par longtemps, vu l'uniformisation des supports mais surtout de la créativité. Que ce soit Once Upon a time in Hollywood ou The Irishman, ce sont des introspections des deux cinéastes dans leurs filmographies respectives et respectées. En plus d'un rendez vous d'acteurs iconiques absolument jouissif et l'aboutissement absolu de deux des plus grands cinéastes contemporains, ce sont des grands films sur l'Amérique. L'heure des bilans. 

Une année particulièrement sous le signe de la rétrospection car on peut le voir aussi chez Robert Zemeckis. Le réalisateur de Bienvenue à Marwen revisite toute sa filmographie et nous livre une oeuvre personnelle que je trouve particulièrement virtuose, audacieuse et même bouleversante. C'est son meilleur film depuis des années, qui vient se glisser entre Qui veut la peau de Roger Rabbit et Seul au Monde. Immense coup de Coeur avec un Steve Carrel enfin dans un rôle à la "hauteur" de son talent. 

2019 sera (enfin) la Palme d'Or pour Bong Joon Ho avec le génial Parasite. Introspectif sur son oeuvre le cinéaste signe un "Transperceneige à la verticale" cependant on ressent la touche Claude Chabrol ou Dino Risi, Ettore Scola. On ne peut passer à côté de ce nouveau chef d'oeuvre du cinéaste qui a connu un véritable succès en salle. Dix ans après l'oublié Mother, justice rendue.

Toujours au Festival de Cannes, introspectif encore une fois, très inspiré de huit et demi de Fellini, Almodovar signe son testament avec Amour et Gloire. C'est un excellent film mais contrairement à Parasite, le film est beaucoup plus policé, calibré que d'habitude pour un Almodovar. L'impression de revoir son cinéma avec moins d'émotion que Volver et une démarche moins radicale que La Piel Que Habito. "Pedro" Banderas tient là quand même un de ses meilleurs rôles. Grand film.

Introspectif une fois encore chez Pixar qui signe un quatrième opus (dispensable) de la saga Toy Story. On retrouve un peu tout ce qu'à proposé la firme de meilleur dans la décennie (Vice Versa, Coco) mais cette fois avec un regard plus mélancolique développant le personnage de Woody. C'est virtuose et s'impose comme une belle conclusion, cela même si la fin du troisième était suffisante. Toy Story 4 est agréablement plaisant.

Outsider, François Ozon se retrouve souvent dans mes coups de coeur. Avec Grâce à Dieu il signe son meilleur film à l'heure actuelle. En tout cas son plus bouleversant et essentiel. En toute sobriété le cinéaste s'attaque à un sujet sensible, avec la crème des acteurs français. D'une écriture toute en délicatesse et justesse, le cinéaste vise juste et mettra d'accord tout le monde sur la monstruosité des faits. Cela que l'on soit religieux ou non, juste des personnes avec un peu d'humanité. Le film est parfaitement nuancé et poignant, il mérite tous les César.

La chute de l'empire américain signe le retour de Denys Arcand et clôt une trilogie entamée il y a trente ans. Libre comme l'air, le cinéaste signe un troisième opus sur le monde actuel des paradis fiscaux avec beaucoup de désinvolture. Comme chez Bong Joon Ho les genres sont mélangés pour notre plus grand plaisir et les acteurs s'en donnent à coeur joie. Bien mieux que The Big Short et moins démonstratif que Le Loup de Wall Street sur le sujet. L'humour et le capitalisme peuvent faire bon ménage durant le temps de ce film exemplaire. 

Oscarisé cette année, Green Book signe le retour de Peter Farrelly dans un registre autre que la pure comédie. 2019 marque la mutation des réalisateurs de comédies comme Adam McKay (Vice) et Todd Phillips (Joker), c'est un oscar mérité. Il y a longtemps que je ne validais pas les films oscarisés et celui là le mérite. Simplement car on retrouve un film humain porté par deux acteurs exceptionnels dans une histoire finalement pas si classique. Ce n'est pas un remake de Miss Daisy et son chauffeur ni d'intouchables, c'est bien mieux. Le film parle encore une fois d'une Amérique qui perd ses racines, comme le raconte Tarantino et Scorsese, de manière très académique dans la forme mais dans le bon sens du terme. On retrouve le cinéma de Capra, Wilder et même Lumet dans Green Book car il est remarquable de sensibilité et de justesse, contournant tous les pièges du genre. Ce n'était pas gagné.

Le jeu du Cluedo et les romans d'Agatha Christie se retrouvent sous la plume et la caméra de Rian Johnson dans A couteaux tirés. C'est sans prétention, très drôle et ludique avec un poil de politique actuelle. Sans aller dans la démonstration magistrale de l'intrigue à tiroir et suspense de Mankiewicz, Mamet ou Altman, Johnson confirme qu'il est un cinéaste rafraîchissant et créatif. Il manipule bien mieux les vrais (ou faux) couteaux que les sabres laser. Excellent divertissement au casting étincelant. 


Jonah Hill a bien retenu la leçon des films de Judd Appatow : il a gardé le meilleur et a surtout enlevé l'heure de trop. Il signe avec 90's un sublime teen movie sur la décennie des années 90, cela que ce soit formel mais aussi sur le fond. Hill parle lui aussi d'une Amérique en pause, celle des années 90. Cette décennie cristallisée entre deux générations : celle des années 80 plus rebelle et celle des années 2000 qui sera plus numérique. Un bijou.

La grande palme de l'originalité revient à Border. Brillant en tout point, je souligne la mention spéciale pour les acteurs, sous un maquillage "monstrueux", réussissent une performance incroyable. C'est un film atypique comme on en voit nulle part ailleurs tout comme dans le film d'animation le brillant J'ai perdu mon corps de Jeremy Clapin. Je les ai préféré au Joker et même Midsommar simplement parce que Phillips et Aster restent trop sur des rails de leurs références. Ce qui n'est pas le cas d'Abbasi et Clapin qui utilisent radicalement la grammaire scénaristique et cinématographique pour faire exploser les émotions et exprimer leur créativité débordante. 

Impossible donc de passer à côté du phénomène Joker de Todd Phillips. Trop ancré dans les rails de La Valse des Pantins et Taxi driver dans un premier temps, le film est une réussite dans son dernier tiers. Puis cartonne car il offre du cinéma très seventies, psychologique et politique dans le genre du film de superheros souvent dénué de tout cela. Un film puissant qui consacre Joaquin Phoenix sur le devant de la célébrité. Le Joker, c'est bien lui avant tout.

Midsommar d'Ari Aster. Après le mi figue mi raisin Hérédité, Aster monte un grand pas en avant en revoyant à sa manière Le dieu d'Osier de Robin Hardy. Comme Suspiria l'an dernier c'est formellement brillant, audacieux et rempli de trouvailles mais un peu long au point d'en voir les défauts d'un scénario parfois un peu light. Mais ça reste quand même une proposition de cinéma de haute volée. Sensations et traumatismes assurés. 


Mes 10 films de l'année : 

Parasite de Bong Joon Ho
Once Upon A time in Hollywood de Quentin Tarantino
The Irishman de Martin Scorsese
Grâce à Dieu de François Ozon
Border d'Ali Abbasi

90's de Jonah Hill
Bienvenue à Marwen de Robert Zemeckis
La chute de l'empire américain de Denys Arcand
Green Book de Peter Farrelly
J'ai perdu mon corps de Jérémy Clapin

J'ai bien aimé aussi :

A couteaux tirés de Rian Johnson
Joker de Todd Phillips
Midsommar d'Ari Aster
Douleur et gloire de Pedro Almodovar
Les Misérables de Ladj Ly

J'accuse de Roman Polanski
Le Mans 66 de James Mangold
Toy Story 4 de Josh Cooley
Une intime conviction d'Antoine Raimbault
Undercover : une histoire vraie de Yann Demange



Meilleurs documentaires


Rolling Thunder Revue de Martin Scorsese, 
Le 13ième d'Ava DuVernay 
Eric Clapton Life in 12 bars de Lili Fini Zanuck. 


Meilleure bande originale composée
Ex Aequo Dan Levy J'ai perdu mon corps et Bobby Krlic Midsommar

Meilleure bande originale précomposée
Ex Aequo 90's et Once Upon a Time in Hollywood.


Meilleure animation : J'ai perdu mon corps
Meilleur son : Jeremy Bowker Bienvenue à Marwen
Meilleur Montage : Jim Mo Yang Parasite
Meilleure photographie : Robert Richardson Once Upon A time in Hollywood


Meilleurs dialogues : Quentin Tarantino Once Upon a Time In Hollywood
Meilleur scénario tiré d'un roman : Steven Zaillan The Irishman et Ali Abbasi, Isabella Eklof et John Ajvide Lindvist pour Border
Meilleur scénario original : Quentin Tarantino pour Once Upon A time in Hollywood et Bong Joon-Ho pour Parasite

Meilleurs réalisateurs

Martin Scorsese, Quentin Tarantino, Bong Joon Ho et Robert Zemeckis

Meilleur Acteur : Ex aequo Leonardo Di Caprio dans Once Upon A Time in Hollywood et Joaquin Phoenix dans Joker.

Meilleure actrice : Eva Melander (Border

Meilleur second rôle masculin : Brad Pitt dans Once Upon a time in Hollywood (et en bonus Ad Aastra)

Meilleur second rôle féminin : Merritt Weaver dans Bienvenue à Marwen (et en bonus Unbelievable et Marriage Story).

Casting d'honneur : Al Pacino, Robert De Niro, Joe Pesci, Harvey Keitel pour The Irishman.





Quelques découvertes de cette année : 

Le Pont de la Rivière Kwai, Lawrence d'Arabie et Docteur Jivago sont sans aucuns doutes les films plus connus de David Lean. Après une très belle rétrospective sur le cinéaste, je vous recommande fortement Brève rencontre et La fille de Ryan. Pour les plus curieux, ses adaptations des romans de Dickens De Grandes espérances et Oliver Twist valent le coup d'oeil dans sa première période. La route des Indes clôt parfaitement sa filmographie. 

Au festival Lumière, j'ai découvert enfin Tucker de Francis Ford Coppola et j'ai adoré. Un grand film du cinéaste familial comparable aux plus grands films de Capra, avec un Jeff Bridges optimiste et brillant. 

Un classique du cinéma Fantastique : Le Village des Damnés de Wolf Rilla. Une série B  excellente qui n'est pas sans rappeler l'excellent film de Don Siegel L'invasion des profanateurs de sépultures. A voir sans hésiter. 

Toujours en Angleterre, je recommande Bloody Kids de Stephen Frears, une perle située entre Les 400 coups de Truffaut et Scum d'Alan Clarke. 

Un western qui paye pas de mine comme ça mais qui vaut quand même le coup d'oeil pour son scénario assez original : Bravados d'Henry King avec Gregory Peck, toujours impérial. 

Retrospective en cours d'Andreï Tarkovski, Mike Leigh, Jean Pierre Melville et Henri George Clouzot. 

2020 sera l'approfondissement des filmographie d'Otto Preminger, Douglas Sirk, Elia Kazan et Werner Herzog.


Meilleure série : Mindhunter (saison 2).

Meilleure mini série : Dans leur regard et Unbelievable (Netflix). 

Meilleur album : Kiwanuka de Michael Kiwanuka. 

Meilleures lectures : Just Kids de Patti Smith, Life de Keith Richards, Roman par Polanski de Roman Polanski et Friedkin Connection de William Friedkin.



Je vous souhaite à toutes et à tous une excellente année ( cinématographique ) !

mercredi 15 août 2018

Il était une fois... Bong Joon-Ho

Pour cet article, je ne vais pas suivre la filmographie, mais plutôt vous raconter comment j'ai découvert ce cinéaste de film en film et ce qu'il représente à mes yeux de cinéphile. 

Mon premier souvenir de Bong Joon-Ho est avant tout, et comme pour pas mal de monde, le visionnage passionnant et passionné de Memories of Murder. Si le deuxième film du cinéaste est sorti en 2003, je me souviens l'avoir découvert trois années plus tard, en dvd, à la Jetée de Clermont Ferrand, un mercredi après midi où il n'y avait rien d’intéressant dans les salles obscures, et encore moins au niveau de la météo pour aller dehors. Ce film m'a marqué et je le revisionne toujours avec autant de plaisir, pensant toujours que c'est un grand classique du policier autant que Chinatown, Seven ou Zodiac Le silence des agneaux

C'est la première fois que j'appréciais aussi pleinement un cinéaste qui mixent les genres avec autant de facilités et de virtuosité. Chose que le cinéma coréen fait toujours très bien avec des cinéastes comme Kim Jee Woon, Park Chan Wook ou encore dernièrement Na Hong-Jin. Cependant quand on revisionne Memories of Murder il y a autre chose de plus qui se dégage, se décante. Quelque chose de plus profond que le simple exercice de Style. Quand j'ai appris que Bong Joon-Ho avait véritablement enquêté sur cette affaire irrésolue au point de presque en devenir complètement fou, je n'étais pas vraiment étonné. Dans ce film, il y a ce petit quelque chose de plus qui fait indéniablement la différence avec un polar plus calibré et aux ficelles plus marquées. On retrouve déjà les différents codes du cinéma européen et américain que maîtrise le cinéaste à la perfection dans une patte, une griffe bien à lui. C'est aussi pour cela que j'adore particulièrement ce cinéaste, il me parle plus que Myazaki ou que pas mal de films de Kitano, souvent plus ancré dans leur culture. J'avais découvert le cinéma que j'aimerai obtenir si un jour j'arrive à réaliser un film. La parfaite adéquation du cinéaste qui insuffle du cinéma d'auteur dans un exercice de style destiné au grand public. De la série B en exercice de style virtuose et politique. Après visionnage, je me rappelle avoir mis du temps, après quelques grands classiques archi connus, pour me faire oublier ce Memories of Murder

C'est alors que quelques mois après, toujours dans cette même année 2006, The Host est sorti en salles. Une promotion mensongère a vendu le film comme de la Science Fiction d'horreur à la Alien et a prématurément rompu le rapport entre le film et le (grand) public. Heureusement cela n'a pas empêché de le distribuer dans suffisamment de salles pour que j'aille le voir. Quand je suis ressorti de la salle, j'avais une nouvelle fois adoré bien entendu, je me suis fait la réflexion que Bong Joon-Ho était le cinéaste que j'attendais depuis si longtemps. Celui qui me donnait une lumière dans ce que je voulais obtenir à l'écriture comme en terme de rendu dans la mise en scène. Depuis c'est un peu comme si j'attendais un film de Ridley Scott et des frères Coen à la fois, un cinéaste dont j'attend la sortie de son prochain film autant qu'un Scorsese ou quelques années plus tard un Jeff Nichols. Bong Joon-Ho tient une place immense dans mes goûts cinématographiques et même sur mes influences dans mes scénariis. 

Avec The Host, le cinéaste signe un exercice de style monstrueux et mutant dans tous les sens du terme. La manipulation des émotions, de l'action, de l'histoire, de la politique, du social à la fois dans un registre drôle et grave. Un véritable pot pourri une nouvelle fois faussement classique. Car oui chez Bong Joon Ho, si l'on peut résumer son travail, c'est bien un classicisme à retors ou contrairement à chez Tarantino ce n'est pas référencé et pédant. Tout est au service de l'histoire, faussement conventionnel, pour offrir du cinéma humaniste et cynique à la fois, comme le ferait un Lumet en Corée. En France, seul Jacques Audiard peut être comparé dans cette catégorie de cinéaste à la fois très classique et soigné dans l'apparence, mais terriblement travaillé et subversif dans le fond le tout sans faire un film d'auteur chiant. Avec une démarche très seventies mais avec des effets spéciaux maîtrisés entre Steven Spielberg et Sam Raimi,  The Host est un excellent film où l'on ne peut que redemander une démarche comme celle là plus souvent. Un mixe assez génial entre la bande dessinée et le film commercial avec surtout avec du fond et de la critique. 

Son court métrage dans Tokyo est une bonne petite friandise qui s'avérait idéale pour attendre son prochain film : Mother sorti trois ans plus tard. J'ai eu la chance de découvrir ce film à Cannes et le cinéaste a eu la malchance de passer non seulement pas en Compétition Officielle mais en dernier dans la catégorie Un certain Regard quand tout le monde dormait après des heures de projection de mauvais films. On est peut-être là dans le le plus beau film du cinéaste mais aussi le plus sensible à l'heure actuelle. De l'humour noir, du thriller, du social et peut-être l'une des prestations d'actrices les plus éblouissantes de la décennie (Kim Hye-Ja). Mother méritait sans conteste de concourir pour la Palme d'Or, et le cinéaste la méritait. En tout cas moi je lui ai donné directement. Ce film est l'apothéose tout en subtilité, en douceur du style du cinéaste. Sous sa simplicité se cache un portrait de femme et un pays au passé trouble avec une finesse absolue dans l'écriture, la photographie, le montage et la direction d'acteur. Je suis même allé le revoir en salles à sa sortie. Dommage qu'il ait été si mal distribué et finalement même des années après si peu reconnu. 

Les années passent,  Park Chan Wook part à Hollywood réaliser Stoker, Kim Jee-Woon, Le dernier Rempart et Bong Joon-Ho refuse de suivre ses collègues pour une production européenne pour adapter à sa sauce la BD du Transperceneige. Quand Snowpiercer sort en salle, c'est à nouveau la bonne grosse claque que je reçois en pleine poire. On est à nouveau dans l'apothéose du style Bong Joon Ho mais cette fois de manière beaucoup plus radicale et excentrique. Le cinéaste prend le Captain América (Chris Evans) le met en héros tourmenté dans un train qui tourne en rond. Il en profite pour faire une leçon de mise en scène à tous les blockbusters qui sortent et avec évidemment un message plus que jamais d'actualité : le réchauffement climatique et les classes moyennes qui disparaissent au profit des multinationales. Tout est brillant dans ce Transperceneige, n'en déplaise à ses détracteurs qui n'ont certainement vu que le squelette de la démarche principale. Dommage pour eux car ce film est aussi bon, virtuose et percutant que le Spartacus de Stanley Kubrick à son époque. Par la même occasion le cinéaste m'a aussi donné un sacré bol d'air frais à aller revoir des films en salles. Il n'y a qu'a voir la scène de la torche pour s'en convaincre. Puis non quand j'y pense en fait chaque wagon possède son lot de surprises et vaut le détour en salles. 

C'est alors que j'arrive à trouver Barking Dog, son tout premier film. Encore très scolaire, on retrouve par grandes touches irrégulières cet humour noir baigné dans du social, un peu en vrac certes, mais qui s'affinera magistralement par la suite pour devenir si particulier. Un premier film imparfait mais essentiel pour se débarrasser des premiers tocs et tics de mise en scène. Idéal pour passer à la perfection Memories of Murder. On peut dire exactement la même chose d'un cinéaste comme David Fincher passant de sa commande d'Alien 3 honorable à Seven, un deuxième film magistral. On passe d'un film avec des qualités à un véritable coup de maître. Fincher et Bong Joon-Ho ont le point commun d'avoir réalisé deux films de même envergure et qui se complètent sans le vouloir : Memories of Murder donc et Zodiac. Deux grands films sur des enquêtes vraies irrésolues et qui de différentes manières parlent d'Histoire de leur pays mais aussi du temps qui passe et qui s'égraine. 

C'est alors que débarque quelques années plus tard Okja suivit de son (inutile) polémique. Evidemment sans l'avoir vu je suis content que Bong Joon Ho soit sélectionné cette fois en Compétition Officielle à Cannes. Cependant un film est un film et un téléfilm un téléfilm. C'est très rare quand les frontières s'inter changent (12 hommes en Colère, Duel, Ma vie avec Liberace par exemple) et Okja est du début à la fin calibré pour le petit écran. On retrouve l'audace et le message social de The Host en plus "Netflix", c'est à dire pour le petit écran et rien d'autre. Il ne faut pas chercher plus loin. Ce serait comme critiquer la série de Spielberg Histoires Fantastiques des années 80 en disant qu'il faut les mettre en compétition car ce sont des réalisateurs prestigieux qui réalisaient les épisodes. C'est non car les réalisateurs prenaient la démarche artistique et la considération que ces produits étaient fait pour la télé. Et ce n'est pas du cinéma. Voici une polémique vaine et sans intérêt car tout, de la mise en scène au scénario comme au message universel dans Okja laisse supposer que c'est pour Netflix et rien d'autre. J'ai retrouvé dans Okja un produit un peu trop hybride mais une facture honorable du cinéma du cinéaste pour grand public américain avec des codes plus calibré qu'à son habitude. Le cinéaste parle du cinéma mondial actuellement en nous offrant une première partie entièrement libre et jouissive quand son histoire se passe en Corée et beaucoup plus bridé, capitaliste et cruelle quand il est aux Etats-Unis. Une fois encore, plusieurs lectures sont possibles mais c'est un Bong Joon-Ho mineur divertissant et intelligent à défaut d'être virtuose. 

Mais alors dans tout ça qu'est ce que c'est Bong Joon Ho ? 


Il est sans aucun doute le cinéaste le plus atypique de sa génération. Je parlais des frères Coen plus haut ainsi que de Ridley Scott car chez le cinéaste on retrouve toujours des personnages loufoques, pathétiques, burlesques et touchants avec un univers et une patte bien personnelle comme les réalisateurs de True Grit. Le tout toujours dans une exploration de plusieurs genres, que ce soit dans le spectaculaire comme dans le plus intimiste, comme peut le faire régulièrement Ridley Scott dans sa grande filmographie ou même Steven Spielberg. C'est assez époustouflant de voir que de film en film un cinéaste colle à la fois si bien à son époque et manie de manière si universelle, juste et intemporelle sa caméra, son regard sur le monde. Comme la plupart des cinéastes il y a des films mineurs et majeurs (très peu n'ont que des chefs d'oeuvre dans leur filmographie comme Sergio Léone) mais on peut remarquer que chez Bong Joon-Ho on est toujours dans l'exercice de Style et chaque fois, que ce soit magistral ou plus en deçà, c'est extrêmement personnel et unique. Aucun de ses films ne se ressemblent, il ne se caricature jamais (et pourtant il pourrait facilement) et surtout chacun sont uniques ce qui en fait un cinéaste de grande qualité et incontournable pour moi.

En permanence le cinéaste brasse les genres mais ne se perd jamais en cours de route. Bong Joon-Ho garde un fil conducteur très sérieux dans un registre bien précis et se permet tout ce qu'il veut autour. Et ça fonctionne. Jamais il se permet d'être larmoyant et il est sans cesse dans la réappropriation de l'actualité et de l'émotion. Le meilleur exemple en image est cette scène hallucinante du Premier de l'an qui interrompt la bataille dans Le Transperceneige. Chez le cinéaste l'Être humain en prend pour son grade chaque fois mais paradoxalement ce cinéma est très humaniste et il se distille toujours une forme d'espoir sous jascente dans l'ensemble de la noirceur, des propos qu'il dépeint. 

Le transperceneige est peut-être le plus emblématique de ses films pour comprendre facilement le style du cinéaste. Un train avec un registre, un genre, une étape, un sentiment ,une humeur, un vice de l'Être humain et de la société par wagon. Un peu comme les 7 Wagons Capitaux. Le cinéaste se fait un malin plaisir à mettre en scène un film humaniste et d'action dans un train qui ne s'arrête pas et qui tourne en rond autour de la Terre inhabitable. Bong Joon-Ho revisite la Bible, le passage de l'Arche de Noé dans Le Transperceneige qui est un éventail ouvert et assumé de son cinéma qui plaît ou déplaît. On peut aussi trouver cela dans Memories of Murder de manière bien plus dissoute. Le mélange de thriller, de comédie, de film social mais aussi de documentaire et de film d'investigation dérange et fascine dans un shaker unique tout aussi vitriolé que Le Transperceneige

Je pourrais entrer plus loin dans les détails, mais le cinéma de Bong Joon-Ho est surtout à voir et à ressentir. Ses films sont des expériences à échanger entre cinéphiles. Je vous invite à voir l'ensemble de sa filmographie et venir en discuter. Car Bong Joon-Ho est un véritable peintre, il a une palette de couleurs, de sentiments, de cultures et de genres qui ne s'explique pas autre que de les ressentir par soi-même. Il y a une chose qui est indéniable, que l'on aime ou pas, il serait de très mauvaise foi de dire que Bong Joon-Ho est un mauvais. Au contraire, il est admirable car il va au bout et prêt à ne pas plier à l'argent pour exprimer ses idées. Un Spielberg d'auteur un peu. Comme chez les grands cinéastes, il divisera autant qu'il fascinera et c'est assurément pas Bong Joon-Ho qu'on cite régulièrement dans les premiers plus grands cinéastes. Et pourtant, une fois qu'on a mordu à l'hameçon, impossible d'en démordre. Parole de moi. 

Ses quatre films incontournables : 

Memories of Murder (2003) 
The Host (2006)
Mother (2009)
Snowpiercer (2013)

Si jamais ce majestueux cinéaste lit ces humbles lignes : 

Merci Bong Joon-Ho pour l'ensemble de ton oeuvre, parole de grand cinéphile !


Petit Bonus vidéo : 






lundi 2 juillet 2018

Un été 42 ( Summer of 42 )

Avec Du Silence et des Ombres (1962), Un été 42 (1971) est sans doute le film le plus connu de Robert Mulligan. Réalisé avec un budget dérisoire (seulement un million de Dollars), cette adaptation du roman d'Herman Raucher (scénariste ici du film également) a rencontré à l'époque un grand succès public et critique. Aujourd'hui le film de Robert Mulligan reste toujours envoûtant, touchant, juste et intemporel. Il est encore aujourd'hui l'un des meilleurs sur l'adolescence. 

Accompagné par la superbe photographie de Robert Surtees et la musique de Michel Legrand, Robert Mulligan parle cette fois de la délicate période de l'adolescence avec une pudeur et une justesse absolue, définitivement sa signature récurrente et géniale dans l'ensemble de sa filmographie. Un peu comme dans Une Certaine rencontre, on peut savourer une direction d'acteur qui oscille entre le jeu très naturaliste, très proche de la Nouvelle Vague (Les 400 coups de François Truffaut) ou la justesse du cinéma italien (L'incompris de Luigi Comencini) mais avec la maîtrise des codes du mélodrame américain proche des films d'Elia Kazan ou encore Douglas Sirk. L'acteur principal  qui interprète Hermie (Gary Grimes) avait vraiment 15 ans durant le tournage et ce genre de petit détail donne incontestablement un réalisme supplémentaire et essentiel à son personnage et au film. Ce dernier est accompagné de jeunes acteurs également qui donnent tous une véritable émotion aux différents émois, tourments adolescents. On suit le point de vue de l'adolescent qui veut absolument découvrir le sexe, mais aussi lui-même dans un monde adulte où il ne cesse de braver l'interdit et essayer donner un sens à sa vie en voulant se dépuceler. Seulement Hermie va être fasciné, tomber amoureux d'une jeune femme d'un soldat parti au combat, Dorothy (magnifique Jennifer O'Neill). Cet événement va s'opposer rapidement à la l'initiation au sexe beaucoup plus "scientifique" comme l'incite son meilleur ami Oscy. 

Le film est un fabuleux mélange entre la naïveté de l'adolescence et la touche plus grave, le non dit du monde des adultes. Robert Mulligan parle également des sujets tabous, délicats dans un pays et une époque encore très puritaine de manière parfois drôle, toujours juste et globalement brillante. L'ensemble du film est emprunt d'une grande nostalgie, d'une mélancolie totale. Que ce soit par le cadre lumineux, la musique, les décors de l'île, ou les premiers flirts, défis au cinéma, tout est particulièrement lumineux et intimiste de la part de Robert Mulligan. Le film alterne entre les souvenirs plus ou moins précis avec l'effet d'une vieille carte postale de vacances que l'on retrouverait au fond d'un coffre de souvenir. Une carte où il fait bon de (re)vivre des souvenirs. Dans ce dépaysement, le cinéaste parle avec beaucoup de parcimonie aussi des tourments, des questionnements sur l'adolescence. Une étude sensible et bouleversante. 

Cependant là où Un été 42 prend une autre dimension c'est par sa touche dramatique, sa douleur émotionnelle qui se dessine progressivement en filigrane pour amener l'émotion vers un final exceptionnel. Ce dernier offre au spectateur de toutes les générations, adulte et adolescent, plusieurs lectures. Alors que le monde adulte était seulement désiré, tenu au loin soit par la peur (les parents, l'entourage) ou le fantasme (L'armée ou Dorothy pour Hermie) on assiste à la rencontre, non sans ambiguïtés, entre la naïveté de l'adolescence et celui beaucoup plus dramatique des adultes. Cette séquence est d'une rare intensité émotionnelle qui fait de cet été 42 une oeuvre marquante et unique. 

Tout en silence, la scène d'amour est absolument renversante, et cela autant émotionnellement que cinématographiquement. Cette dernière et montée avec de fondus sublimes, alternant magistralement les deux points de vue onirique et dramatique, une bande son toute en retenue, mais bien sûr avec les deux acteurs incroyables. Tous les deux font tout passer par de simples regards, des silences pudiques et respectueux. Les quelques pas de danses qui avaient lentement amorcés cette transition, tels des "préliminaires", cela sur la musique envoûtante et en vinyle de Michel Legrand annoncent peut-être une leçon de cinéma absolue. D'une justesse absolue, Jennifer O'Neill, cigarette en main tourne le dos à Hermie marque le coup de maître tout en subtilité de Mulligan, avant de signer une dernière et amicale lettre. Hermie, tout comme le spectateur, est changé à tout jamais par ce qu'il s'est passé ce soir là, mais aussi durant cet été 1942.

Robert Mulligan réussit un film à la fois très simple et universel mais également complexe et très touchant. Un film à l'image de l'adolescence et du passage au monde adulte, Un été 42 dépasse le simple film générationnel comme l'on peut plus facilement caser l'excellent film de Mike Nichols Le Lauréat. La réalisation de Robert Mulligan est beaucoup plus épurée et sensible. Un des plus grands films sur l'adolescence à la fois intimiste et universelle à (re)découvrir absolument. 

A savoir : Suite au succès de ce film, une suite a été réalisée par Paul King (réalisateur de Torch Song Trilogy) deux ans plus tard : Class of 44 (1972). 

PS : Une restauration et une réédition en support dvd/blu ray est plus que nécessaire. 


Réalisation : Robert Mulligan 
Scénario : Herman Raucher
Tiré du roman d'Herman Raucher
Durée : 1 h 40 
Avec : Gary Grimes, Jennifer O'Neill, Jerry Houser, Olivier Conant...

La dévédéthèque parfaite : La dernière Séance de Peter Bogdanovich, Le Lauréat de Mike Nichols, Les 400 coups de François Truffaut, Deep end de Jerzy Skolimowski et Harold et Maude d'Hal Ashby. 



mardi 26 juin 2018

Il était une fois... le Cinéma des années 60.

Avant de commencer, je tiens à m'excuser pour les nombreux grands films de cette décennie que je ne vais pas citer. Il m'est impossible de tout passer en revue ni même tout traiter. Même un roman n'y suffirait pas. 

Dans mes différentes conversations, que ce soit avec mes amis passionnés de cinéma ou avec moi-même, je me suis souvent posé la question toute bête : pourquoi j'aime tant le cinéma des années soixante ? Bien sûr je passe pour un vieux con, d'autant plus que je n'ai même pas connu cette décennie. Mais ça m'a donné envie d'en parler et de vous partager mon intérêt pour cette décennie si particulière. 


1960, on est en pleine "Nouvelle Vague" en France suite à l’événement mondial A bout de Souffle de Jean-Luc Godard. Cet air révolutionnaire était le fruit d'un ras le bol du public et des artistes (cinéastes) devant un cinéma formaté et qui se faisait pulvériser à plat de couture par l'arrivée de la télévision dans les foyers. Entre la confrontation des blocs capitaliste et communiste en pleine Guerre Froide, ses Guerres périphériques, les Trente Glorieuses ou encore toutes les revendications recherchées sur les libertés et les égalités qui mèneront à Mai 68 : le cinéma devait absolument changer d'approche et d'angle d'attaque. C'est d'ailleurs une des rares choses où la France a devancé les américains. Tout du moins dans le temps. Cet élan de liberté se ressent de manière radicale en France. Comme un arbre qui pousse, plusieurs branches se forment : celle dont le courant libertaire est le maître mot comme Jean-Luc Godard (Pierrot le Fou 1965). Celle avec un support et une approche un peu plus traditionnelle comme François Truffaut (Fahrenheit 451, 1966) ou encore Claude Chabrol (Que la bête meure, 1969). Et celle qui n'adhère pas à cette philosophie comme Jean-Pierre Melville (Le Samouraï, 1967). La cinéma populaire française est quant à lui en pleine réussite avec Gérard Oury (La grande Vadrouille, 1966) ou même le film d'aventures avec Philippe De Broca (L'homme de Rio, 1964). 

Huit et demi de Frederico Fellini (1963)

Les années 60, c'est aussi le plein âge d'Or du cinéma Italien. Ce dernier en répercussion à la Nouvelle Vague venue de France nous offre des copies brillantes et voluptueuses par des cinéastes comme Léone, Fellini, Pasolini, Antonioni, Visconti, Bertolucci et bien d'autres. Ces cinéastes offrent un nouvel élan intimiste et/ou de provocation inédit jusqu'alors. On peut remarquer un nouveau souffle dans toute l'Europe et le monde entier. Cela se répand chez les cinéastes mais aussi bien entendu les spectateurs. On remarquera  Michael Powell, Joseph Losey ou Stanley Kubrick en Angleterre, Werner Herzog ou Wim Wenders en Allemagne, Milos Forman en Tchécoslovaquie ou encore Roman Polanski en Pologne. Mais aussi, et c'est là où je veux en venir, cette effervescence s'est produite aux Etats Unis, à Hollywood. Cependant tout est venu de manière beaucoup moins radicale, plus soft et progressive. Une transition qui s'est faite plus ou moins dans la douceur, presque une décennie avant "La Nouvelle Vague Hollywoodienne", résumée un peu trop rapidement par le cinéma de Coppola, Spielberg, Scorsese, Cimino, De Palma et bien d'autres dès 1970.

J'aime le cinéma hollywoodien des années 60 car je délecte souvent la maîtrise absolue de plusieurs cinéastes qui ont auparavant réalisés plusieurs films de commandes (ou à la télévision) et qui ont cette fois l'occasion de s'exprimer. Souvent ils ont un regard personnel, fort et mature. Ces derniers utilisent à la perfection le langage de l'image, du son et de la direction des acteurs. Ces films sont toujours aujourd'hui souvent d'une redoutable efficacité. Souvent les producteurs accordaient aux cinéastes un regard plus personnel, bien plus moderne qu'auparavant le tout sur des supports et des histoires très solides. Ce mélange de cinéma classique et des thèmes tabous, universels, de la société sont souvent (hélas) toujours d'actualités, et fonctionne toujours à merveille. Souvent le résultat reste incisif, percutant, universel. La plupart de ces films sont rarement marqués par le temps car les fondements sont solides et la structure narrative très travaillée. Les contraintes (financières ou de censures) donnaient parfois déjà place à l'imagination et à de l'audace. Les scripts, les acteurs commençaient eux aussi à se muter lentement vers la Nouvelle Vague Hollywoodienne du début des années 70. Les cinéastes utilisaient souvent avec parcimonie leur petite touche sur une structure scénaristique dans la pure tradition des films hollywoodiens. 

Cette solidité était également due par la présence d'une génération de scénaristes et de dialoguistes qui maîtrisaient des structures dramatiques et narratives solides et universelles. La maîtrise des dialogues, souvent très bien pesés, justes et percutants comme il le faut, sont au profit de la force du film, des acteurs et du script. Le réalisateur, un peu plus chef d'orchestre que dans les décennies précédentes, ajoute la patte d'auteur, le grain de sel juste nécessaire pour ne saboter ni la narration, ni la force émotionnelle du film. C'est ainsi que dans pas mal de films des années 60 (du moins ceux que le temps nous a laissé aujourd'hui) on retrouve ce ciment narratif magistral des grands films hollywoodiens (ceux de Wilder ou Joseph L.Mankiewick) avec des thèmes beaucoup plus pessimistes, d'actualités, tabous, controversés et universels, subtilement traités ou de manière plus suggérée. 

Cette manière de parler de sujets tabous et les revendications sera plus radicale et subversive à la fin de la décennie avec des films tel qu'Easy Rider de Dennis Hopper en 1969. Comme le début de la Nouvelle Vague en France, elle commença avec des films fauchés dès la fin des années 60. Des cinéastes comme Bob Rafelson, Hal Ashby ou encore Peter Bogdanovich commençaient à offrir des films à l'approche beaucoup plus européenne et radicale. Il ne faut pas négliger les productions de Roger Corman, maître de la série B à Z, qui a donné à des cinéastes les chances de pouvoir s'exprimer et se voir accorder des films importants par les studios par la suite. 

De manière plus grandiose, il y a surtout l'étincelle Arthur Penn. Avec La poursuite impitoyable ou encore Bonnie and Clyde le cinéaste réalise des grands films qui parlent des Etats Unis et ont ouvert les yeux au grand public sur la violence mais aussi le potentiel que peut avoir le cinéma commercial à parler directement de l'actualité au public avec des émotion. Comment le cinéma peut-être être le reflet, le porte parole du peuple de toute une génération. Arthur Penn est un cinéaste assez incroyable. Comme Sidney Lumet, Sergio Leone, Stanley Kubrick, ou même Alfred Hitchock, sa filmographie est dense, novatrice et pleine de chef d'oeuvre qui ont marqués les décennies, et bien évidemment plus que jamais les sixties. Arthur Penn réalise son premier film en 1958 Le Gaucher avec Paul Newman, dépoussiérant le western et le mythe de Billy The Kid avec Paul Newman dans le rôle titre. En 1970 il signe Little Big Man, peut-être l'un des plus grands films sur les Etats-Unis avec la trilogie Il était une fois de Sergio Leone. Arthur Penn tombera avec le Nouvel Hollywood, qu'il a indéniablement influencé et même ouvert au public dans les salles américaines avec son Bonnie and Clyde, devenu un immense film culte aux Etats-Unis. 


Si j'aime autant le cinéma des années 60, c'est exactement à l'image de la musique qui se produisait à cette époque là. C'est à dire un véritable vivier d'expérimentation où l'on retrouve des oeuvres, parfois inégalée en terme d'audace, de maîtrise, de pureté et d'intemporalité. Le cinéma était un rendez vous particulier, un moyen d'expression, le prisme d'une société qui commençait vraiment à se questionner et chercher des réponses sur un mode et un monde de plus en plus insaisissable. Cette mutation générale du cinéma offre un entre deux que j'adore car tout est oscille entre la suggestion et l'explicite. Le racisme, l'homosexualité, la guerre, la crise identitaire, l'anti rêve  américains sont des thèmes qui sont pour la première fois traités les années 60. Tous sont plus ou moins hélas intemporels et ne manquent pas sous toutes ses formes de donner enfin un premier coup de pied dans la fourmilière. 




Neuf années passent entre la révolution du film de Jean-Luc Godard ( A bout de Souffle, 1960) et le coup de pied de Dennis Hopper (Easy Rider, 1969) suivit de l'arrivée des cinéastes cinéphiles et étudiants (sortant des premières écoles de cinéma) comme Francis Ford Coppola (Les gens de la pluie,1969). Durant ces neuf années, beaucoup de cinéastes ont donc assurés plus ou moins brillamment cette transition. Ils ont été oubliés car la plupart des critiques, historiens du cinéma les ont étiquetés comme "bons faiseurs" de studios. Ce qui est évidemment bien plus ambigu que ça. J'adore redécouvrir ces cinéastes : souvent ce sont eux qui ont inspirés, donnés la voix aux jeunes cinéastes avec des films remarquables. 

Robert Aldrich, John Frankenheimer, Robert Mulligan, Samuel Fuller, Robert Wise, Richard Brooks, ou encore Richard Fleischer (et bien d'autres) ont indéniablement préparés ce terrain au Nouvel Hollywood. Et il serait dommage de ne pas leur rendre hommage en ne redécouvrant pas leurs films aujourd'hui. 




Avec cette fameuse transition un deuxième mot résumerait bien les années 60 : l'audace. Oui le cinéma des années 60 était audacieux. Et il l'est toujours.  Du western musical porté par les notes mythiques d'Ennio Morricone, le sens de la mise en scène de Sergio Leone au cinéma silencieux et tout aussi intemporel de Jean Pierre Melville, de l'influence visuelle et thématique de Kurosawa, à la performance du plan séquence de Soy Cuba Mikhail Kalatozov, 1964) et même jusqu'au phénomène Audrey Hepburn (Diamant sur Canapé de Blake Edwards, 1962) : on retrouve une mutation, une transformation des styles et des genres sous toutes ses formes, et souvent pour le meilleur. Car souvent dans les films qu'il nous reste actuellement, on perçoit une recherche d'innover de film en film à l'image de la démarche de Stanley Kubrick tout au long de sa carrière. Quand ce n'est pas toujours le cas, il y a tout de même la recherche de réunir le meilleur de ce que l'on peu produire actuellement (My Fair Lady, 1964 ou encore les films de David Lean).




La série B commençait aussi à changer de fusil d'épaule, cela bien avant De Palma et Carpenter dans les années 70/80.  D'abord avec Sergio Leone qui exploite le western avec le film de vengeance classique avec son incontournable trilogie du dollars. Tout est devenu iconique tel Clint Eastwood en Homme sans nom mais avec un poncho, lui, connu tout le monde. De même pour Samuel Fuller, qui utilise le film noir fauché pour faire un réquisitoire efficace et magistral. Il ne faut pas oublier Roman Polanski et l'horreur psychologique avec d'abord son Repulsion réalisé en 1965 à Londres suivit du carton Rosemary's Baby en 1967 à Hollywood. Des cinéastes plus anciens comme Robert Wise avec La maison du diable, William Wyler avec L'obsédé ou encore Otto Preminger avec Bunny Lake a disparu proposent également des films dans ce fameux entre deux à redécouvrir absolument. 




Cette transition se remarque aussi par le cinéma commercial dans cette décennie. Un passage de relais entre deux cinéastes majeurs du grand public : Alfred Hitchcock et Steven Spielberg. Steven Spielberg n'arrivera qu'en 1971, dans les pas d'Hitchcock par la télévision et son Duel. En 1960 sort Psychose, peut-être le chef d'oeuvre le plus audacieux du "maître du suspense". Du moins en terme de narration. Il marquera incontestablement toute la décennie avec son approche, sa noirceur psychologique et sa rupture narrative. Le public voulait de nouveau aller au cinéma pour revivre quelque chose qu'il n'avait jamais vu auparavant. Hitchcock ne retrouvera pas autant de succès mais ce cinéma là, il faut avouer était un doublon parfait avec celui plus intellectuel proposé par la Nouvelle Vague en Europe, pas toujours accessible au grand public. Aux Etats-Unis, les studios se cassaient les dents avec le western, la comédie musicale, les grandes productions "old school" comme le péplum Cléopatre (1963) de Joseph.L Mankiewicz. Tout s'est lentement métamorphosé. 

Cela parce que la transformation s'est préparée également lentement à la fin des années 50. Pour rester sur le péplum Spartacus (1960) de Stanley Kubrick, écrit par le black-listé Dalton Trumbo, politisait et rendait de manière universelle un genre mainte fois exploité dans les grandes productions. Mais aussi (et je vais y revenir plus loin) pour la première fois la comédie musicale apportait du grave et de la noirceur avec West Side Story (1960) de Robert Wise et Jérome Robbins. C'est aussi dans la fin des années 60 que la Science Fiction prend son envol, soit en même temps que les Hommes à la conquête de l'Espace. Impossible de passer à côté de La planète des singes (1968) de Franklin J.Schaffner et bien entendu de l'hypnotique 2001 L'odyssée de l'Espace (1968) toujours du grand Stanley Kubrick. 




Les années 60 au cinéma c'était le début des nombreuses adaptations à l'écran de romans (souvent brillants) à succès. La plupart des films cités auparavant entrent dans cette catégorie. A l'époque c'était un faire valoir certain pour les producteurs afin d'assurer au moins le remboursement du film. C'est encore l'époque où les grands producteurs tenaient une grande importance et responsabilité sur la qualité finale des films. A l'image de Kirk Douglas, ces derniers cherchaient surtout de très bons réalisateurs capable de terminer dans les temps le tournage mais aussi d'insuffler à la fois des thèmes, de la personnalité dans des histoires qui marquent l'époque et le public contemporain. 

Que ce soit L'armée des Ombres de Jean Pierre Melville ou On achève bien les Chevaux de Sidney Pollack, deux films sortis en 1969, nous avons droit à des chefs d'oeuvre historiques, des purs produits cinématographiques forts et fascinants, qui ont transcendés le matériel de base. A noter aussi que le fait divers a eu aussi son heure de gloire inspirant   Arthur Penn (Bonnie and Clyde,1967) mais aussi le trop oublié Richard Brooks (De Sang Froid, 1967). 




La métamorphose se joue également dans l'approche de la mise en scène. Par exemple, le western L'homme qui tua Liberty Valance (1963) du vétéran John Ford n'aura rien à voir bien entendu avec la forme stylisée des westerns de Sergio Leone mais aussi sera bien loin de l'explosif et brute Sam Peckinpah, dans La Horde Sauvage (1969). Si on fouille un peu dans le genre, on peut trouver des films atypiques (parfois reniés et massacrés par les studios, ou pas) et on y trouve des drôles d'essais, parfois improbables ou virtuoses car bien loin des structures classiques. Je pense a des films comme Le Vent de la plaine de John Huston (1960), L'homme sauvage de Robert Mulligan (1969) ou encore Les chasseurs de Scalps de Sidney Pollack (1968). 




Le cinéma commercial était également sur cette tendance du renouvellement à l'image du  phénomène et des choix de carrière d'Audrey Hepburn. L'actrice illustre parfaitement cette décennie. De son succès des (brillantes) comédies romantiques et/ou musicales des années 50 (chez Billy Wilder, Stanley Donen ou King Vidor) l'actrice explose complètement dans les années 60. D'abord avec Blake Edwards en 1961 dans Diamant sur Canapé, adapté d'une nouvelle de Truman Capote, qui a enchaîné ensuite par Charade de Stanley Donen (1963) et  My Fair Lady de George Cukor (1964). Trois grands films iconiques des années 60. Les choix de l'actrice sont également audacieux : elle se frotte au thème du racisme dans Le vent de la Plaine (John Huston, 1960), joue également dans La Rumeur de William Wyler (1961), une perle de film qui parle de l'homosexualité féminine mais aussi d'un thème universel : le titre du film. Elle flirte également dans Voyage à deux de Stanley Donen (1967) avec l'esprit nouvelle vague plus européenne. Même elle va interpréter une aveugle dans un film à suspense : Seule dans la nuit de Terence Young (1967) avant de faire une pause de dix ans. Elle aura repris le flambeau de Marilyn Monroe, sa rivale blonde, iconique des années 50 avec elle. Cette dernière est disparue en 1962 après un chef d'oeuvre (et son meilleur rôle) dans le film de John Huston : Les désaxés (1960). 




Chacun à ses raisons d'aimer les années 60, ou pas. On peut aussi y trouver de mauvais films bien entendu, tout comme aujourd'hui, mais on les a juste oubliés et/ou jamais revisionnés. S'il y a un autre rapprochement à faire avec aujourd'hui, c'est que l'on se retrouve un peu la situation de la fin des années 50 où les grandes productions au cinéma commençaient à se casser la figure avec une lassitude du public de voir toujours les mêmes choses, codes et genres au cinéma. Mais également avec l'arrivée de la télévision et l'explosion des séries TV. Ce n'est pas du tout le même contexte, alors on ne pas prédire l'avenir du cinéma de cette façon, mais il y a des points communs évidents. La différence vient de la notion d'exclusivité au cinéma. Il y a beaucoup plus de films, de productions aujourd'hui et les films ne sont plus le même événement à leur sortie de nos jours. Les grandes productions ne restent que quelques semaines à l'affiche, et comme une photo Instagram, les entrées sont instantanéées puis après vite oubliées. Les années 60 le cinéma était un lieu différent, et des films de presque trois heures, remplissaient les salles et faisait des millions d'entrées et pouvaient être diffusés sur une année. Numérique quand tu nous tiens. Et je peux vous dire, aller voir un Sergio Leone ou un Stanley Kubrick au cinéma (même un film comme Ben-Hur) et bien ce n'est pas un Marvel. 



Aujourd'hui on retrouve un peu cette démarche des années 60 chez les cinéastes. L'an dernier la comédie musicale a été reprise avec une structure à l'ancienne avec des thèmes modernes avec LaLaLand de Damien Chazelle (2017) ou même le genre de série B Fantastique avec cette année même La Forme de l'eau de Guillermo Del Toro (2018). On retrouve des vétérans comme James Mangold signer un western aopocalyptique dans le genre usé du super héros avec un Hugh Jackman Torturé (Logan, 2017) Et on parle toujours et encore des mêmes thèmes, on revisite et de manière différente, avec ces avalanches de d'effets spéciaux partout. Il n'y a qu'a voir la dernière trilogie de la planète des singes de plus en plus dans la démarche Sixties. Le premier opus est un divertissement très honnête comme l'on pouvait voir avec John Sturges, le deuxième plus shakespearien et le troisième parle de l'actualité du monde d'aujourd'hui (et même un peu politique). D'où la touche très plaisante de cette saga avec Andy Serkis qui exploite notre génération des effets spéciaux à merveille avec un amour certain pour le matériel original. On peut aussi rapprocher le producteur Jason Blum à Roger Corman dans les années 60/70, laissant des jeunes cinéastes s'exprimer dans un genre codifié (It Follows, The VVitch ou encore Hérédité). Là aussi seul le temps nous diras qui on retient ou pas dans le cinéma actuel et si on s'approche d'une "nouvelle vague" vers 2020. 

Je vais terminer quand même sur des bonnes notes (musicales), et donc sur deux très grands films iconiques des années 60 et du cinéma : 





WEST SIDE STORY de Robert Wise et Jérôme Robbins (1961) 


et 



IL ETAIT UNE FOIS DANS L'OUEST de Sergio Leone (1969). 


Le premier est réalisé au début de la décennie aux Etats Unis et l'autre à la toute fin en Europe. Deux genres (la comédie musicale et le western) qui ont été extrêmement exploités auparavant et qui ont été complètement revisités. Ces deux films représentent parfaitement le cinéma des années 60 mais aussi son évolution. On retrouve des scripts et des dialogues exceptionnels avec une intrigue simple le tout transcendés par une mise en scène qui alterne parfaitement entre la puissance de l'image, la musique, la direction artistique, l'art du montage et le virtuose de l'écriture.  





Les deux films sont des opéras cinématographiques qui parlent des Etats-Unis, de l'Amérique mais pour la première fois manière sombre, violente et dans des thèmes universels et intemporels. West Side Story parle du racisme, de l'immigration à New York mais aussi dresse un visage mélancolique sur le rêve américain. Tout est parfaitement orchestré sur une revisite de Roméo et Juliette de William Shakespeare. C'est le début de la métamorphose du genre et du cinéma des années 60. Il reprend un support ancien, l'actualise avec un savoir faire précis et intemporel. Prendre Robert Wise, un réalisateur brillant et un chorégraphe, rend le combo parfait. Car le maître mot de West Side Story est sûrement l'équilibre. Ce film est une merveille du genre car il y a une parfaite alchimie entre la mise en scène, les séquences musicales, le textes et la place de la musique. On est en plein film de studio, avec un travail purement traditionnel mais on est capable enfin de parler de problèmes, des thèmes tabous et grave, et loin des bluettes hollywoodiennes. 



Quand arrive le film de Léone tout est poussé encore plus loin. Le cinéaste tourne tout à l'extérieur, étire encore plus le lyrisme, laisse la musique et la gueule des acteurs, le cadrage parler et faire des frissons aux spectateurs. Léone va jusqu'à prendre Henri Fonda, acteur mythique de la Justice du cinéma américain (12 hommes en colère, Les Raisins de la Colère) en lui collant l'étiquette d'un des pires salauds de l'Histoire du cinéma. Sergio Léone explose tout. Son message est lui aussi d'une totale noirceur, démontrant que le "Pays de la Liberté"  s'est construit dans la violence, le sang, la lâcheté, la malhonnêteté et l'injustice. A l'image de Claudia Cardinale et de son personnage, le rêve américain est une aussi belle que triste illusion. 

Il était une fois dans l'Ouest clôture magistralement le cinéma des années 60 avec 2001 l'Odyssée de l'Espace, l'autre chef d'oeuvre hypnotique et philosophique (inégalé) de Stanley Kubrick. Les deux cinéastes parlent de l'Homme et de sa place, sa construction, son évolution dans la société, un univers singulier ou qu'il souhaite explorer et s'approprier. Ces deux films sont complémentaires : Kubrick regarde droit devant lui la route et parle du Futur. Léone quand à lui regarde dans le rétroviseur et constate le passé. 

Aujourd'hui encore ces deux films sont des pièces maîtresses du Septième art qui se bonifient d'année en année, de diffusion en rediffusions. On a du mal à penser qu'elles ont plus de 50 ans tant c'est pur, inégalé tel des chef d'oeuvre de Chaplin. 






Pour en revenir à ces deux films, tous les deux sont portés par des compositions de Léonard Bernstein et Ennio Morricone devenues mythiques de manière évidente. La direction artistique est d'une telle intensité et d'une maîtrise si exceptionnelle que les musiques font resurgir sans problème toutes nos émotions. Tels deux purs ballets cinématographiques c'est vertigineux, à la fois physique et viscéral.  Malgré toutes les similitudes, les différences, les influences de l'un envers l'autre, il y en a une filiation qui saute aux yeux : leur introduction. 


Toutes les deux se déroulent sous une chaleur de plomb, située en l'une en plein milieu d'une ville l'autre du désert mais on y voit tout du spectacle que nous allons voir durant les deux heures et demis qui vont suivre. Cette atmosphère on y plonge dès les premières notes de musiques dedans, et le premier plan, le premier son. Que ce soit poisseux ou clinquant, orchestré d'un claquement de doigts, par une goutte d'eau sur un chapeau ou d'une éolienne rouillée, le temps, le rythme émotions sont étirés sur une séquence de presque 10 minutes de pur spectacle auditif visuel et immersif. Toutes les deux plantent le décors, l'histoire avec de simples regards, des gestes, des bruits, de la musique et une maestria absolue dans la mise en scène de l'image, du mouvement. 

Autant la musique de West Side Story présente toute l'Histoire par sa musique sur le fond de couleurs (à la manière d'un opéra classique), autant le film de Sergio Léone nous raconte tout son film par l'image et la tension de son introduction. Il arrive à raconter l'enjeu (la gare, le terrain vague), l'intrigue (la confrontation), l'inconnu qui débarque et annonce même le duel final avec un Harmonica. 





Je vous laisse méditer en (re)voyant ces deux films et en discuter dans les commentaires : j'y répondrai comme toujours avec plaisir. Vous pouvez les comparer, me dire si vous trouvez que tout est un peu tiré par le cheveux. 


Bien entendu on ne peut résumer une décennie entière comme les années 60 rien qu'avec deux films mais je trouve que ce sont deux œuvres maîtresses qui se recoupent dans l'approche, le fond, la forme mais aussi symbolise bien tout ce que je vous ai rabâché jusqu'à maintenant : la transition et l'audace vers un cinéma beaucoup plus moderne entre le vieil Hollywood et le nouveau. Soit le cinéma critiqué par la Nouvelle Vague et celui bien plus universel que détenait Charlie Chaplin, Alfred Hitchcock auparavant. 

Comparer ces deux monuments revient à comparer dans les années 70 de l'horreur et la paranoïa à l'écran entre Les dents de la Mer de Steven Spielberg (1975) et Alien de Ridley Scott (1979). On est dans des purs chefs d'oeuvre emblématiques qui parlent de leur époque avec un sens de la mise en scène et une exploitation des thèmes inédites et intemporelles. Ces films fonctionneront tant que l'être Humain sera vivant et justifient le terme de Septième Art. 

Les années 60 c'est tout cela et bien plus encore. J'avoue que j'adore particulièrement le cinéma des années 60 et 70 parce que justement j'y trouve beaucoup de film unique et qui ne ressemblent à aucun autre. C'est une mine d'or pour les cinéphiles. C'est souvent dans ces classiques là où je trouve mon plaisir, la singularité des thèmes qui me touchent et l'approche du cinéma que j'aime et dont j'aimerait un jour réaliser. 






Quelques films incontournables des années 60 que je n'ai pas cité ou illustré en image  :

De sang Froid de Richard Brooks
La colline des Hommes perdus de Sidney Lumet
Qu'est il arrivé à Baby Jane de Robert Aldrich. 
Huit et demi de Frederico Fellini
Le Lauréat de Mike Nichols Blow up de Michelangelo Antonioni
Le Voyeur de Michael Powell
Mary Poppins de Robert Stevenson
Plein Soleil de René Clément
Butch Cassidy et Le Kid de George Roy Hill
Un crime dans la tête de John Frankenheimer. 
La cible de Peter Bogdanovich
L'arnaqueur de Robert Rossen
Belle de jour de Luis Bunuel
Le Trou de Jacques Becker
Le deuxième souffle de Jean Pierre Melville
La Jettée de Chris Marker 
Le Guépard de Luchino Visconti
Docteur Folamour de Stanley Kubrick
Point Limite de Sidney Lumet
Lawrence d'Arabie de David Lean
Docteur Jivago de David Lean
Les Oiseaux d'Alfred Hitchcock
La vérité d'Henri Georges Clouzot
Macadam Cowboy de John Schlesinger
Du silence et des ombres de Robert Mulligan
La Grande Evasion de John Sturges
Les douze salopards de Robert Aldrich
Playtime de Jacques Tati 
L'étrangleur de Boston de Richard Fleischer 
Le procés d'Orson Welles
Une certaine rencontre de Robert Mulligan

Et bien d'autres ... 






Ceux dans les années 50 qui ont amorcés le cinéma des années 60 : 

Le Monde, La chair, le diable de Ranald McDougall (1959)
La nuit du Chasseur de Charles Laughton (1955)
Fenêtre sur Cours d'Alfred Hitchcock (1954)
Les 400 coups de François Truffaut (1959) 
Los Olvidados de Luis Bunuel (1950)
Les Sentiers de la Gloire de Stanley Kubrick (1957) 
Certains l'aiment Chaud de Billy Wilder (1959)
Le salaire de la Peur d'Henri George Clouzot (1953) 
12 hommes en Colère de Sidney Lumet (1957)
Boulevard du crépuscule de Billy Wilder (1950) 
Je veux vivre de Robert Wise (1958)
Vera Cruz de Robert Aldrich (1954) 
En quatrième Vitesse de Robert Aldrich (1955) 
La prisonnière du Désert de John Ford (1956)


Et bien d'autres... 


New York New York de Martin Scorsese (1977)


Ceux qui se sont sortis dans les années 70 mais très proche du cinéma des années 60 : 

La dernière séance de Peter Bogdanovich (1971) 
La nuit américaine de François Truffaut (1973) 
Le cercle rouge de Jean Pierre Melville (1971)
Le limier de Joseph L.Mankiewicz (1972) 
Peau d'âne de Jacques Demy (1970) 
Le Parrain de Francis Ford Coppola (1972) 
Le dernier Tango à Paris de Bernardo Bertolucci (1972)
L'arnaque de George Roy Hill (1972)
Frenzy d'Alfred Hitchcock (1972) 
Soleil Vert de Richard Fleischer (1973)
Et bien d'autres... 

En espérant que cela vous ait plu, je vous dis à très vite pour un nouvel article IL ETAIT UNE FOIS...