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vendredi 3 janvier 2020

Bilan cinéma des années 2010.

Une décennie de plus se tourne. Bien des choses ont changé ces dix dernières années. A commencer par mes goûts, mon esprit critique mais aussi le Cinéma sous ses formes et formats. La façon dont le cinéma est "consommé" a lui également évolué. 

Heureusement nous nous mettrons toujours d'accord : un grand film reste un grand film. Il en est de même pour une série. Bien que j'aille toujours dans les salles obscures, je me suis mis à regarder des séries, même des films, sur la plateforme Netflix. 

Au niveau des productions et du public consommateur, on ressent, surtout ces cinq dernières années, plus que jamais l'ère numérique et son écrasante communication qu'il y a autour. Il y a dix ans on ressentait déjà une fusion entre la série télé et le cinéma. Aujourd'hui elle scinde complètement les deux supports. Le cinéma est séparé en deux branches biens distinctes : la commerciale et l'indépendante. Idem pour la série dont maintenant un seul épisode peut avoir le budget d'un long métrage. Il y a des séries qui se suivent comme un immense film ou, au contraire, se suit sans vraiment fil conducteur. Cependant le choix étant tellement abondant que tout le monde termine par y trouver son compte à un moment ou à un autre. C'est l'essentiel.

La question à se poser : 

Pourquoi faire un bilan maintenant de cette décennie ? 

Nous ne sommes pas encore en mesure de savoir ce que sont ou ce qu'étaient vraiment les années 2010. Seul le temps nous dira de ce que l'on va retenir, artistiquement ou historiquement. 


Si je récapitule les films qui ont marqué le public et ou mon top personnel, je trouve que cela n'a pas beaucoup d'intérêt. Ce ne serait qu'une liste de plus, pas si intéressante, car tout dépend des goûts et des sensibilités de chacun. 

De plus je ne comprend pas toujours le goût du public de masse, surtout devant les films de Supers Héros, je ne trouve pas l’intérêt de faire une liste des films importants des années 2010. Cette dernière vous pouvez la trouver partout, dans n'importe quel top cinéma.

Etant assez actif sur Vodkaster, j'ai tout de même répertorier une liste des films qui m'ont marqués dans cette décennie. 
Une liste que vous pouvez voir 
en cliquant ici  


Tout est tellement différent et subjectif que les goûts ne se discutent pas, tout comme les émotions. Le Septième Art c'est aussi ça : des émotions et elles ne sont jamais vraiment objectives.  

Il y a tellement de facteurs qui entrent en jeu qu'il est difficile d'être objectif sur une oeuvre, sans aborder avec plus de précisions les contextes dans lesquels ils sont produits, sortis et acclamés. Ces vingt dernières années sont marquées par le changement rapide et la révolution technologique. Téléphones, tablettes, effets spéciaux, appareil photo de plus en plus performants, réseaux sociaux, engouement nostalgique d'une (vieille) franchise tout bouge à grande vitesse. Nous sommes dans le culte de la communication, de l'éphémère , de la vitesse et en plein dans la culture de l'image. Depuis 2010 nous sommes dans celle du téléchargement, du streaming et de l'instantané. 

Autant dire qu'au cinéma (comme la musique, la littérature et bien sûr la photographie) le produit (ou l'oeuvre) est quasiment mort né sans une grosse communication derrière. Même bien vendu, il sera condamné à l'oubli très peu de temps après sa sortie, noyé dans la masse des nouveautés. Trop de choix tue le choix. Nous ne prenons plus le temps de travailler les produits puis de les apprécier, les digérer lentement tout ce que l'on nous propose. 

C'est tout un système économique et numérique, fracturé par un fossé de plus en plus large et profond qui se remarque N'est-ce pas finalement ça les années 2010 ? 

Nous nous sommes tous rapprochés numériquement mais paradoxalement nous creusons encore plus les fossés entre les différentes classes sociales ? 2010 une décennie de fractures sociales ? Alors que le cinéma était un art populaire, il se scinde lui aussi par la mondialisation. 

L'art est une façon de prendre le pouls de la liberté d'expression d'un pays et les succès de comprendre les gens. Mais ce que nous cherchons au cinéma, c'est d'être divertit mais aussi d'en sortir grandit avec des thèmes universel ou un miroir sur notre monde. Le cinéma comme revendication c'est un peu moins d'actualité avec les réseaux sociaux. C'est toute la différence avec le cinéma avant les années 2000. 

Nous sommes tous en quête d'identité véritable, maintenant elle est de plus en plus virtuelle. Tout cela des cinéastes nous en parlent sous plusieurs formes. C'est pourquoi je souhaite faire un bilan de manière différente. 

Je vous propose donc de parler des années 2010 
à travers 5 films sortis durant cette période. 

Des films que j'adore mais qui je pense vont symboliser cette décennie par la suite. 


Avant de plonger dans le cas par cas, je me permet juste d'exprimer le fond de ma pensée. Depuis presque vingt ans, je trouve que les plus grandes perles créatives (du moins celles qui m'ont le plus marquées) se situent dans le cinéma d'animation. Proportionnellement parlant. Il y a un travail si minutieux du scénario, une alchimie si précise dans la mise en scène que l'on y trouve souvent la grâce et l'émotion si recherchée et remarquable des grands classiques du cinéma. Le cinéma d'animation est devenu un gage de qualité. Même une firme commerciale comme Pixar, les productions brillent de mille feux autant dans la forme que dans leur fond universel. Ce sont les seuls à rendre ces émotions avec beaucoup de simplicité, d'authenticité, de sincérité et de pureté, sur le territoire inattaquable de Charlie Chaplin.

Il existe des exceptions bien sûr et d'excellents film, que ce soit dans la branche indépendante et même parfois commerciale. Cependant il est de plus en plus compliqué de trouver des films intègres. La conjoncture fait qu'il est difficile de voir des jeunes talents exploser. Je ne retiens alors que deux jeunes grands cinéastes : Jeff Nichols et Damien Chazelle. Je peux mettre aussi Rian Johnson et Brad Bird qui se sont fait malheureusement brûler les ailes par Disney mais qui sont deux grands créateurs et metteurs en scène. Quant aux deux légendes que sont Martin Scorsese et Steven Spielberg, les deux amis septuagénaires,  restent toujours les maîtres du jeu autant par leur maîtrise formelle que pour la proposition de cinéma qu'ils nous offrent toujours film après film. Bien sûr je salue des cinéastes comme Christopher Nolan, Alejandro Gonzalez Innaritu, Alfonso Cuaron Guillermo Del Toro qui ont également de belles propositions de cinéma cela même si j'ai quelques réserves à propos de certains de leurs films. Ils sont incontournables. 

Pour ce qui est des acteurs, Leonardo DiCaprio est la star incontestable dans ses choix et ses interprétations. Oscarisé pour The Revenant, il l'avait déjà unanimement pour tous dans Shutter Island. Joaquin Phoenix prend son envol mérité en cette fin de décennie avec le succès du Joker. Le film confirme son talent hors norme qu'il a depuis plus de vingt ans, dès Prêt à tout de Gus Van Sant et qui a tourné avec les plus grands cinéastes et dans des grands films depuis ses débuts. Dans le même genre, Matt Damon sera peut-être le prochain grand acteur de l'ombre la décennie suivante ? J'espère. L'impressionnant jeu de Michael Fassbender, la constance de Michael Shannon ou encore Woody Harrelson, la renaissance de Matthew McCaunaughey sur le devant de la scène ou encore l'au revoir du grand Daniel Day Lewis dans Phantom Thread ont marqués la décennie. 

D'autres acteurs qui ont très biens choisis leurs rôles, il y a en premier lieu Ryan Gosling. Il joue dans Drive, Blade Runner, Lalaland et même First Man. Souvent mutique comme Steve McQueen, il peut être très drôle dans la comédie (The Nice Guys). Il sait être dans la justesse comme dans Lalaland et il y a dix ans dans Une fiancée presque parfaite. Il s'est même lancé dans la mise en scène avec Lost River. Dans la même reconnaissance, on peut saluer Jonah Hill, qui a changé de registre dès sa prestation excellente dans Le Loup de Wall Street et qui a réalisé un excellent premier film : 90's. On peut aussi relever qu'Adam Driver est l'outsider (le Dark Vador) que l'on attendait pas. Il tourne chez de prestigieux cinéastes comme  Spielberg, les Coen, Nichols, Scorsese, Jarmusch, Lee, Soderbergh, Eastwood, Baumbach ou même Gilliam. Plus discret mais tout aussi surprenants Channing Tatum et Robert Pattinson font leur petit bout de chemin. 

Côté actrice, malgré l'affaire Weinstein et toutes les nombreuses manifestations, le cinéma continue a malheureusement encore cantonner les femmes au second plan. Ce n'est pas les talents qui manquent mais il est difficile de trouver une carrière assez intègre de faute à des rôles féminins consistants dans les productions. Des actrices comme Kate Winslet, Charlize Théron, Cate Blanchett, Julianne Moore, Nicole Kidman, Emma Stone, Tilda Swinton sont obligées de tourner dans des grandes productions et dans des rôles parfois bien loin de leurs combats politiques, offrants même des oscars à la clé pour certaines. Jessica Chastain, Rooney Mara et Margot Robbie se démarquent un peu plus mais quand même bien difficilement. Malheureusement la place de la femme à l'écran à Hollywood est bien triste. Finalement en France c'est pas si mal. Il n'y a qu'à voir Marina Foïs, l'outsider parfaite enchaînant les bons rôles et les prestations de qualité. Grande actrice qui m'a marquée cette décennie reste l'allemande Nina Hoss dans le bouleversant Phoenix




- 5 - FILMS QUI CARACTERISENT LA DECENNIE 2010



1 - Snowpiercer - Le Transperceneige de Bong Joon-Ho (2013) 

Bong Joon Ho parle régulièrement des classes sociales, que ce soit dans The Host ou le dernier récompensé Parasite. Peut-être que Le Transperceneige est son exercice de style le plus assumé. La narration suit la conquête des wagons d'un train qui est l'allégorie de l'humanité, des classes sociales, du rêve américain. Lourd de sens est ce train à grande vitesse tournant sans arrêt autour d'une planète Terre glacée par erreur par l'Homme. Le cinéaste change de style à chaque wagon et revisite Spartacus de Stanley Kubrick et Soleil Vert de Richard Fleischer dans un univers post apocalyptique où y on décèle l'influence de l’inéluctable 1984 George Orwell. Notamment avec l'un des ses retournements finals qui "téléphone" énormément sur notre monde d'aujourd'hui, et malheureusement de demain.

Pour ce qui est du film c'est un concentré virtuose et très soigné du cinéaste. C'est d'une maîtrise totale dans tous les registres et sur l'oeuvre générale. Aussi à l'aise dans l'action que dans le plus simple champs contre champs, Bong Joon Ho s'affranchit des règles pour signer un medley de science fiction écologique. Entre bande dessinée, film de genre, politique, psychologique et même avec un super héros torturé interprété par Capitaine America Himself (Chris Evans). Quoi de mieux ? C'est le film à contre courant de tout ce qui se et s'est produit cinématographiquement durant toute cette décennie mais en plein dans son époque. 

2010 était tout simplement la décennie où l'on pouvait encore essayer de stopper, ou du moins freiner, la machine contre le réchauffement climatique. Cette allégorie pessimiste de l'Humanité située dans ce train, contrôlé par les riches et qui fonce droit sans but, sans destination sur des rails en suivant les croyances est extrêmement significative. En plus le films est dirigé par un chef interprété par Ed Harris, père du Truman Show (un des films emblématiques de la décennie précédente) qui utilise les petites mains des jeunes enfants pour huiler la mécanique du moteur de la locomotive. On parle des maillots de foot (ou autre) vendus des centaines d'euros et cousus par des enfants pakistanais pour quelques centimes ? Ce film est une mine d'or de symbolisme réalisé par un de mes réalisateurs préférés. 

La toute fin est un peu plus optimiste. Sans trop spoiler, je dirais qu'elle ouvre la porte sur l'émancipation culturelle. Si on lève le voile des croyances des hommes sur les images qu'ils peuvent voir ou qu'on dépeint. Bong Joon Ho aborde ces nombreux thèmes frontalement par moment de manière subversive mais aussi dans l'ouverture. Alors que le cinéma américain se transforme en un train fantôme, Bong Joon Ho signe le train subversif. Et si les gens ressortent partagés du film, ils n'en ressortent pas indifférents. 

Dans la même idée, on peut aussi relever que le troisième opus de La planète des singes (Suprématie) de Matt Reeves, Logan de James Mangold ou dans une moindre mesure le Joker de Todd Phillips - et qui sont des blockbusters américains - se retrouvent un peu dans une même démarche. Ce n'est pas de la Science fiction aussi radicale que chez Bong Joon-Ho mais ce sont des (ré)adaptations (de livres, de BD et de films) très référencées sur le cinéma des années 60 et 70. Tous se déroulent dans un monde apocalyptique où les Hommes, les Super Heros, la société sont tous mourants, en train de se fissurer ou même de pourrir. On y observe les limites de la nature humaine et la mère nature reprendre ses droits.  



2 - Night Call de Dan Gilroy (2014) 


C'est un premier film, celui du scénariste Dan Gilroy. Et comme Paul Schrader à ses débuts (génial Blue Collar), la mise en scène est sobre et incisive pour mettre en valeur au maximum les personnages et les grosses qualités du scénario. Inspiré sans aucun doute de Taxi Driver de Martin Scorsese et Le Voyeur de Michael Powell, Night Call se détache très rapidement de ces références pour prendre rapidement le chemin du pamphlet moderne sur bien des égards. Le cinéaste parle du monde d'aujourd'hui à travers les traits (flippants) de Jake Gyllenhall, ici toujours à l'heure actuelle dans son meilleur rôle. 

Le rêve américain aujourd'hui ne peut s'accomplir qu'en vendant des images morbides, malsaines et surtout avec de la mise en scène. Il faut être dénué de tout sens moral comme le montre le personnage principal jusqu'à la fin, pour parvenir à ses fins. A travers les médias et la télévision, le pouvoir de l'image et de son exploitation aujourd'hui, au point presque de provoquer les accidents pour avoir un scoop, est pointé du doigt et remet en cause notre façon de consommer les programmes, les faits divers et surtout les actualités.  

Gilroy va plus loin, il parle du milieu du travail aujourd'hui. Gyllenhall est allégorie de la start up, toujours là au bon moment et au bon endroit, pour revendre au plus cher ce qu'il a exploité des images (ou idées, concepts) inédites. Cela ne se fait pas seul, il s'entoure de stagiaires qui ne comptent pas leurs heures et efforts (interprété par le prometteur Riz Ahmed) et n'hésite pas à le sacrifier. 

Sous l'allure de ce polar, on retrouve peut-être ici ce qu'il y a de plus parlant sur notre société actuelle. La trilogie de la Frontière écrite par Taylor Sheridan dont le remarquable Comancheria de David MacQuenzie peut figurer dans les incontournables du genre. Même le frénétique  Loup de Wall Street de Martin Scorsese pourraient figurer aussi dans cette catégorie par leur message très moderne et dans des genres différents, je trouve que Night Call est encore plus universel et symbolique. Ses thèmes parlent à tous car nous sommes dans la culture de l'image et appuie là où ça fait mal : la façon dont on consomme ces images. 

Night Call en révèle des coulisses peu glorieuses (Nightcrawler en anglais signifie Ver de terre) et livre une étude sur le genre Humain captivante. La recherche permanente de plus de détails les plus morbides et racoleur. Jusqu'où peut on fixer ou délimiter les règles de filmer ? On pense aussi à un des meilleurs films des années 90 Tesis d'Alejandro Amenabar. Finalement le mal n'est pas là où on le pense à la fin et on se retrouve comme chez Scorsese, Friedkin ou Carpenter ; dans un monde où le mal est partout. Ce dernier reste la seule arme et instinct de survie dans notre société. 



3 - Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve (2017)


Suite mal aimée et mal accueillie (à tort) du film culte de Ridley Scott. C'est pour moi le meilleur film de Villeneuve et non pas uniquement pour sa forme époustouflante (il nous a habitué auparavant) mais aussi pour les nombreux sujets qu'il aborde à travers la science fiction. 

Le cinéaste prolonge l'univers de Blade Runner en creusant le côté contemplatif et se détache de Ridley Scott en étant très personnel. Il se rapproche plus de Tarkovski et Jodorowski. Outre la poésie visuelle, Blade Runner 2049 est le parcours initiatique d'un homme robot (Ryan Gosling) à la recherche de son identité et d'une quête. Villeneuve parle du futur et la confrontation, l'intégration de l'homme et la technologie. Plus globalement l'opposition du réel et du virtuel. C'est visionnaire. 

Que ce soit dans son association : la place de la robotique dans l'aide de l'Homme et de la technologie dans cette société dominée par l'illusion dans une ville badigeonnée de publicité. 

Que ce soit dans les intérêts des deux parties : avec la scène d'amour à trois qui est bluffante et lourde de sens. Cette dernière fait oublier Her de Spike Jones et Ex Machina d'Alex Garland en deux plans trois mouvement et nous interroge sur la façon de voir l'amour par la suite. La frontière entre l'homme et le robot et l'hologramme est mince mais sa fusion n'est pas si évidente que cela. 

On ressent une opposition entre le racisme des hommes sur des robots qui ont pris leurs emplois. Quand Ryan Gosling rentre chez lui et se fait harceler et sa déco de porte avec des tags "Saletés de Robots". Fissure toute à fait crédible, pertinente et percutante. Ce qui se remarque on ne peut plus que jamais rien que quand on va faire les courses entre les caisses rapides ou avec des hôtesses, ou encore la césure des commerces de proximité et  des boîtes comme Amazon. 

Le film dégage bien d'autres thèmes tellement il est riche thématiquement. Le personnage de Jarde Leto résume tous les "méchants" de la décennie, des manipulateurs et homme d'affaire véreux anti charismatiques et assez nuancés. Ce film fait un pont merveilleux et onirique entre le cinéma commercial et indépendant comme on en voit si peu aujourd'hui.

La rencontre entre Gosling et Ford, sous fond d'hologrammes enrayés, parle de la mutation de la représentation visuelle du spectacle et du cinéma. Maryline Monroe et Elvis Presley sont ressuscités technologiquement depuis longtemps dans le film et sont même désuets au fin fond d'un casino à l'abandon. Aujourd'hui on peut suivre des meeting avec un hologramme, on pense refaire des concerts avec des légendes (Michael Jackson, Freddie Mercury) et même recréer des icônes au cinéma comme James Dean. 



4 - Silence de Martin Scorsese (2017) 


Sorti également la même année que Blade Runner 2049, Silence a aussi un point commun : il parle de la foi. Les deux films sont opposés par le genre et l'époque mais sont contemplatif des chefs d'oeuvre à la portée universelle. 

En tant que grand fan de Martin Scorsese j'aurai pu choisir n'importe lequel mais c'est bien Silence que je préfère mettre en avant. Il signe l'accomplissement absolu de sa veine religieuse entamée trente ans auparavant avec La dernière tentation du Christ.  

Le cinéaste est au sommet de sa maîtrise de mise en scène. Le temps l'a rendu bien plus que mature pour un sujet aussi sensible. Formellement, il se renouvelle à nouveau dans des décors naturels, sans musique et avec des plans qui s'éternisent, soit à contre pied du frénétique Loup de Wall Street son précédent film. C'est une oeuvre personnelle, tout dans l'accalmie et la sobriété qui parle de la place de la religion en général, dans notre entourage, notre société et notre monde.

Sans être pessimiste, Scorsese pointe le doigt sur les limites de la foi. La narration suit le parcours d'Andrew Garfield et rend le personnage de plus en plus antipathique par sa folie, son obstination. Le film nous interroge et retourne au plus profond de nous même. Il laboure viscéralement plusieurs zones de confort sur notre pensée et la place de l'égo, des croyances de chacun. Quelle est la frontière entre celui le messager, le diffuseur de bonne parole, le sauveur et celle d'un extrémiste religieux ? En voulant sauver des vies combien sacrifie-t-on ? 

Les années 2010 s'est vu développer différentes idéologies qui ont abouties à de nombreuses césures de la société et pouvant aller jusqu'à de tristes attentats dans des pays en paix. Avec le développement d'internet ou pas, l'Homme a toujours besoin de s'accrocher à une croyance pour donner un sens à sa vie ou à son existence. L'endoctrinement et la radicalisation des personnes oubliées, marginales est une actualité dont on ne peut pas nier cette décennie. L'idée en elle même est effrayante. J'ai toujours trouvé ça glaçant de voir un lavage de cerveau, un changement de vie, de pensée et d'éthique aussi radical au point de sacrifier sa vie pour une lutte finalement obscure, juste par la manipulation et la force des mots. 

Cela s'applique à toutes les échelles bien entendu. Jusqu'où peut on imposer ses idées religieuses, culturelles, familiales... ? Finalement Scorsese ne donne pas de réponse, il dresse un constat qui fait réfléchir certes mais qui montre, démonte finalement l'engrenage dans lequel nous sommes au quotidien. La place de l'extrémisme, de la raison et aussi de notre Histoire, de notre civilisation. 

Le prisme prit par le cinéaste renvoie bien sûr aux racines de la conquête de l'Amérique mais aussi aux nombreuses guerres de religions, politiques et les victimes collatérales des actes par les obstinations des Hommes. Bien que le thème récurrent du choix du bien et du mal est encore là, Silence ne ressemble à aucun autre de ses films. Mais aussi à tous les films que j'ai vu jusqu'à aujourd'hui. Cela parce que Scorsese est plus apaisé et serein qu'auparavant et parle des démons, des tourments et des questions fondamentales avec beaucoup de pudeur et de pertinence. Il atteint les grandes oeuvres de Kurosawa, Kubrick, Tarkovski. 

"Regarder un film de Stanley Kubrick c'est comme regarder le sommet d'une montagne depuis la Vallée. On se demande comment quelqu'un a pu monter aussi haut" disait Martin Scorsese. 

Avec Silence, le cinéaste a (définitivement) gravit et conquit la montagne sacrée du septième art. 




5 - Zootopia de Byron Howard, Rich Moore et Jared Bush (2016) 


Pour terminer sur une note un peu plus "optimiste" ou joyeuse que les quatre précédents films présentés, je termine par cette pépite dont je n'attendais pas autant à sa sortie. Surtout de la part de Disney. C'est tout simplement le meilleur de la firme, hors Pixar, depuis des années et je dirai même Le Roi Lion. Bien qu'il revisite le film noir des années 40 et le genre du buddy movie en vogue dans les années 80 : c'est leur film le plus audacieux et moderne que la firme ait produit depuis des années. 

S'inspirant de la bande dessinée Blacksad de Juanjo Guarnido, les réalisateurs ont décidés de parler du monde et de l'Amérique d'aujourd'hui avec des animaux. Oublions les fables de la Fontaine, on est plus proche des romans de Raymond Chandler et le cinéma sensible et social de Franck Capra. En plus d'être un régal d'animation, l'écriture est plus destinée aux grands enfants (que je suis) qu'aux plus petits.  

Zootopie c'est surtout la peinture du monde contemporain, parsemé d'humour, d'émotion et de noirceur, esquissée avec grâce à l'aide d'une écriture à la fois dense et légère. Dans ce buddy movie associant un renard et une lapine, on se retrouve dans une société où tous les clichés, que la firme a elle même crée avec le temps, se retrouvent démontés un par un et utilisés pour en signer un pamphlet sur la tolérance. Le scénario joue et déjoue ces clichés pour montrer une société divisée par les croyances, la peur et les médias (très cher à David Fincher) alors qu'ils vivent tous en communauté et se retrouvent dans le même quotidien. 

A travers un parcours initiatique et d'une touche féministe résolument dans l'air du temps (et mouvement de la décennie), Disney montre que la vie quotidienne, d'une femme et l'obstination sur un objectif n'est pas simple. Il montre aux plus jeunes non plus une version fausse de la réalité mais qu'il faut s'accrocher pour obtenir ce que l'on veut au quotidien. La démarche est superbe, il faut apprendre à connaître les autres avant de les juger et les mettre dans une catégorie dont la société nous étiquette tous par notre classe. Des valeurs que beaucoup de générations ont perdues et qui sont aussi en train de se cassez actuellement. Terminé les princesses et les mirages, Zootopie c'est le quotidien avec ses émotions et ses douleurs, ses inégalités et une teinte de noirceur que l'on a pas vu dans les Classiques de la firme depuis très longtemps. 

Alors que les partis extrêmes, le racisme et la haine se ressent de plus en plus entre les différentes communautés, se rejetant toujours la faute ou responsable des crises économiques et sociales les unes sur les autres, le message de Disney est vraiment essentiel. Tout est remarquablement distillé et cela aurait pu être niais, larmoyant ou gros sabots mais non. Absolument pas car le scénario et les cinéastes n'en font jamais trop et restent justes du début à la fin. Ils se permettent en plus d'être drôle. Très drôle et n'oublie jamais de donner de la place aux personnages. 

Rien dans Zootopie est anecdotique, les seconds personnages sont même très biens écrits et confirment la qualité du film. Finalement je termine aussi sur ce film là pour la simple et bonne raison que c'est le plus emblématique de cette fin de décennie. Bien qu'il y ait toujours des fractures, de la violence, une difficulté de vivre partout autour du monde, il y a un élan de solidarité qui se mobilise de plus en plus entre les populations. Les jeunes doivent penser à Zootopie qui finalement est un miroir de notre société bien plus juste que beaucoup de productions actuelles. 

Quelque soit la religion, le parti politique et les parents (passés, présents ou futurs) il y a la prise de conscience que le monde entier va a sa perte écologiquement. Le réchauffement climatique ne nous annonce malheureusement pas de meilleurs jours devant nous, où que l'on soit autour du globe. La boucle est bouclée avec le Transperceneige que je vous ai présenté en premier et on aura besoin de la solidarité de Zootopie pour s'en sortir.


Maintenant nous verrons bien comment vont se passer les années 2020. 


Quelles soient plus pessimistes à la Mad Max ou plus optimistes comme dans A la poursuite de Demain, il va falloir de l'union pour vaincre bien les inégalités, la peur, les amalgames et les épreuves difficiles qui nous attendent dans les décennies à venir, nos générations futures. 

Heureusement le cinéma, et l'art en général, nous offre de belles libertés d'expressions et des parenthèses enchanteresses. Pourvu que ça dure. Encourager la liberté d'expression ne serai ce qu'en allant voir des films qui ont du fond devient un acte militant à notre hauteur de cinéphile. Puis en plus c'est là que se trouvent souvent les meilleurs crus. 



dimanche 8 octobre 2017

Blade Runner 2049




Grosse surprise pour ma part que cette "suite" de Blade Runner. Je le considère d’emblée du même niveau que l'original de Ridley Scott. D'abord parce que Denis Villeneuve ne singe ni ne copie le matériel original mais l'approfondit et réussit le même tour de force immersif et spectaculaire qu'à l'époque. La grande réussite est d'avoir pris la même démarche de Ridley Scott à notre époque, à revers de la mode. Le film à une authenticité et une personnalité, ce qui était loin d'être gagné. Je n'ai pas peur de le dire, quitte à faire hérisser les cheveux des fans du premier, je ne vois aucun défaut à ce film, il est du même acabit que l'original. Cette pépite est à mes yeux le meilleur du cinéaste dans sa période américaine, soit le plus grand film du genre de la science fiction des années 2000 et 2010, à ranger avec Minority Report et Le transperceneige

Le premier Blade Runner est un produit des années 80 en avance sur son temps. Ridley Scott et Vangelis donnaient du corps, un style et surtout du sensationnel à l'univers dense et passionnant de Philip K.Dick. On y trouve un scénario profond, intelligent, poétique, glacial et avec beaucoup de noirceur et de contemplation. Ridley Scott était un des rares cinéastes, ou avec de manière bien moins commerciale David Cronerberg (ScannersVideodrome), a offrir un produit cyberpunk à l'époque. Exactement ce qu'a fait à mon sens Denis Villeneuve dans cette parfaite prolongation de manière moins choc mais tout aussi pertinente et géniale. D'ailleurs je considère que les premiers films américains du cinéaste (sauf peut-être Premier contact plus intéressant, bien qu'un peu trop démonstratif) restent du sous Fincher (Prisoners et Sicario) et du sous Cronenberg (Enemy) parfaitement éxécuté. Et pour ma plus grande stupéfaction, il a réussit à trouver ici de la personnalité et transcender son cinéma et le genre. 

Le cinéaste a insufflé à l'univers original une approche encore plus contemplative (comme Refn dans Drive, d'ailleurs avec le même Ryan Gosling, plus Samouraï que jamais) à la Tarkovski ou Jodorowski mais avec des thèmes modernes et intemporels. On y trouve une superbe poésie, un respect mutuel de l'oeuvre originale avec beaucoup de nostalgie et de subtilité (comme la neige à la fin). Parmi d'autres, le thème de la confrontation du virtuel et du réel est passionnante, reflété par une troublante scène d'amour à trois, balayant d'un revers de caméra toutes les tentatives précédentes comme Her et Ex Machina. Cinématographiquement, que dire, c'est simplement à tomber par terre. La scène de rencontre et de confrontation entre Ryan Gosling et Harrison Ford est peut-être ce que j'ai vu de plus fou au cinéma depuis des lustres. Tout comme l'ensemble du film d'ailleurs. 

Ce Blade Runner 2049 est une passerelle parfaite entre le cinéma commercial génial et le film d'auteur passionnant et puissant. Respectueux du cinéma classique et résolument moderne, c'est un produit inespéré tellement il est à contre courant du cinéma commercial actuel. Puis c'est un véritable festival de son et lumière : une photographie somptueuse, immersive et une musique d'Hans Zimmer parfaitement utilisée, entre respect aux sons de Vangelis et le style actuel du compositeur. Cette superbe alchimie gagne en puissance à crescendo, à l'image de la mise en scène de Villeneuve de moins en moins sage et complaisante. 

On est à l’apogée d'un cinéaste exactement comme pour Silence de Martin Scorsese cette année, étonnamment deux films qui parlent de différente manière de la foi. Du pur cinéma contemplatif de près de trois heures qui passent en un éclair, qui en met plein les mirettes et les tripes et le tout sans fioritures. Le film divisera (et c'est aussi ce qui est remarquable) mais si vous êtes fans du genre et de l'original allez le voir au cinéma car il est d'une immersion époustouflante. Déjà culte et incontournable. 

Réalisation : Denis Villeneuve
Scénario : Hampton Fancher et Michael Green
Durée : 2 h 45
Interprétation : Ryan Gosling, Robin Wright, Ana De Armas, Harrison Ford, Jared Leto...



mercredi 7 octobre 2015

Sicario



Réalisation : Denis Villeneuve
Scénario : Taylor Sheridan
Durée : 2 h 
Interprétation : Emily Blunt, Benicio Del Toro, Josh Brolin, Jon Berntal... 
Genre : Pas de quoi sortir le briquet

Synopsis

Kate, une jeune recrue du FBI, est retenue pour intervenir dans le territoire de non droit entre les Etats-Unis et le Mexique. Elle y est enrôlée pour stopper le trafic de drogue entre les deux pays. Seulement pour obtenir des réponses et des solutions, il faut faire face à des solutions qui ne sont pas toujours légales. 

Une chose est sûre, Denis Villeneuve est un bon réalisateur et ça se confirme pendant ces deux heures. Hélas avec Sicario il confirme également qu'il ne sait toujours pas bien choisir son scénario. Si son policier est réalisé comme un brillant film de guerre dans la forme, le scénario reste trop pauvre et maladroit pour convaincre. 

Avec une bande son efficace et de beaux morceaux de bravoures dans la niveau mise en scène, notamment dans les montées de suspense, Sicario vaut son coup d’œil. Idem pour le casting globalement solide, surtout porté par le génial Benicio Del Toro qui, une nouvelle fois, tire le film par le haut. On retrouve un goût de la photographie classique et bien appliqué, un montage soigné et un rythme qui négocie très bien la tension globale du film, aussi bien dans le dialogue que dans l'action. 

Le problème selon moi vient du scénario. Il est plat, sans rebondissement et finalement assez maladroit. On se demande un peu les intentions de départ si ce n'est montrer que la corruption existe dans les deux camps, soit un peu partout aux Etats-Unis. C'est pas neuf, les premiers films noirs nous le montraient déjà et bien mieux. Un peu too much de prendre un personnage si naïf et frêle comme Kate dont on ne prend pas spécialement empathie. Elle manque de charisme et de développement autant sur le papier qu'à l’écran. Emily Blunt, au jeu parfois un peu frêle, n'est pas à la hauteur de cet univers, surtout face aux autres grands acteurs. Comme Jodie Foster dans Le silence des agneaux Kate incarne l'innocence et la jeunesse face au mal. Seulement elle peine à nous touche et patauge souvent dans la semoule, à l'image de son personnage dans le film. Toute l'intrigue principale se devine quant à elle dès les premières minutes du film, tout du moins dès que les personnages principaux sont présentés. Le scénario ne donne ensuite que du champs libre à la mise en scène du cinéaste. Une histoire plutôt simple et sans rebondissements, ni réflexions qui se suit de manière agréable mais sans véritable intérêt. Du coup on a des scènes de traques très bien réalisées mais plus étirées et spectaculaires qu'utiles à l'histoire. Côte psychologique, c'est pas très fouillé non plus, tout trouve rapidement ses limites. Le plus tâche reste le point de vue du camps adverse de la famille du policier avec le garçon qui veut jouer avec son père. Séduisant au début cette intrigue à la Innaritu devient vite un feu de paille qui ne sert à rien du tout. Une grosse maladresse qui donne une mauvaise impression de tentative raté. 

Prisoners possède des maladresses et de longueurs qui l'handicapent mais a un scénario souvent palpitant dans les règles du genre. Sicario quant à lui est plus court mais très prévisible et manque tout le long d'originalité. Il manque également de force dans son cheminement, surtout sur son final qui montre rapidement ses limites, se reposant uniquement sur les épaules de l'acteur Benicio Del Toro, entre Javier Bardem de No Country For Old Men et Anthony Hopkins en Hannibal Lecter. On est très loin des films comme Les infiltrés ou L.A Confidential qui atteignent dans le domaine une force, une virtuosité absolue dans les rapports de force et la manipulation. Le scénario de Sicario manque de virtuosité mais surtout de ton. On dirait que le scénariste s'ennuie de nous raconter son histoire, et du coup nous aussi. Résultat on a que les acteurs à se mettre sous la dent et un metteur en scène qui se croit souvent en croisade pour les Oscars. Si la forme n'était pas si grandiose, le film serait mauvais car dépassé les vingt premières minutes, le scénario n'est pas à la hauteur de la mise en scène. Dommage que cela se prenne autant au sérieux car on suit un polar qui se veut bon mais qui en réalité est médiocre. 

Villeneuve manie à merveille les codes pour le meilleur ou pour le pire, c'est à vous de voir si vous aimez ou pas, les amateurs de Prisoners aimeront sans doute car c'est une nouvelle fois efficace à défaut d'être personnel. Vivement que le cinéaste trouve un bon script et dépasse le stade de simple illustrateur débordant de talent. Il se retrouve ici entre le bon faiseur comme Taylor Hackford et le cinéaste capable de marquer les esprits, comme un certain David Fincher. Au prochain coup peut-être ? Espérons. Dans le thème, revoyez ou foncez vers un des meilleurs films de Steven Soderbergh et un Benicio Del Toro génial : Traffic

Note : 4,5 / 10

Si certains plans font penser à No Country For Old Men des frères Coen, c'est normal ce n'est pas que l'univers mais bien le même chef opérateur qui signe la photo ici.