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dimanche 31 janvier 2016

Casino




Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Nicholas Pileggi et Martin Scorsese
Tiré du livre de Nicholas Pileggi. 
Interprétation : Robert De Niro, Joe Pesci, Sharon Stone, James Woods...
Genre : Ouragan Scorsesien 

Synopsis :

La vie et la place de Sam Ace Rothstein dans le Tangiers, un des plus grands Casino de Las Vegas dans les années 70. 

Comme très déçu du peu de succès du Temps de l'innocence, Martin Scorsese s'est alors replongé dans son genre de prédilection pour y déployer sa rage et son énergie. Après Les Affranchis, il retrouve alors Nicholas Pileggi pour une nouvelle adaptation de l'un de ses livres et une plongée dans l'univers de la mafia. Cette fois l'action se passe à Las Vegas dans l'univers du Casino avec De Niro et Joe Pesci en tête d'affiche et une narration proche de la tragédie grecque. 

Au niveau de la mise en scène, le cinéaste jette toutes ses armes, son virtuose et son énergie dans trois heures de cinéma époustouflante dans tous les sens du terme. Casino est le sommet de la carrière du cinéaste, celui où son style illustre de manière forte et mémorable une intrigue Shakespearienne d'une redoutable efficacité. Un peu au même titre que son ami Brian De Palma avec L'impasse sorti à la même période mais dans un ton différent. Scorsese ici allie fresque à l'ancienne et moderne par des séquences d'anthologies qui ne seront jamais égalées, sauf par lui même. 

Comme dans son précédent film, une voix off et un point de vue documentaire nous accroche et nous tire le bras dans les bas fonds de Las Vegas. Tout est speedé, va à l'essentiel pour marquer, choquer et se concentre essentiellement sur le trio de personnages principaux. Scorsese ne fait pas de pitié et signe peut-être son film le plus proche du cinéma de Samuel Fuller qu'il aime tant. Chaque plan est magnétique, chaque séquence est parfaite et le film est un morceau de bravoure absolu, un chef d'oeuvre du début à la fin. Sans hésitation je le qualifie comme un des plus grands films de tous les temps. Contrairement aux Affranchis, le spectateur n'a pas le droit de respirer, il est embrigadé, emporté tel une feuille morte dans la tempête dans une narration dont on connaît la fin mais dont on suit avec passion et violence les péripéties et la dégringolade.

Casino est un film époustouflant de maîtrise. Scénario et montage sont au diapason et quant à la mise en scène de Scorsese, on passe de la fresque classique, que raffole Oliver Stone, au détail qui fait toute la différence. Ces détails sont parfaitement placés et filmés et nous plonge dans l'univers de ces années là tout en nous rappelant que nous sommes chez Scorsese par sa sincérité et son engagement. Scorsese envoie donc la musique, l'humour, la noirceur mais aussi de manière plus subtile avec un travail formidable sur l'image et l'éclairage. Il déploie ce qu'il avait fait dans Le Temps de l'innocence avec beaucoup de jeu de lumières qui permet au spectateur de cerner le non dit, le discours, son ironie et les rapports de forces qui s'inversent. Tous les sens du cinéma sont utilisés et palpables dans Casino ce qui fait un tour de force remarquable, autrement dit un grand film. Le plus grand des années 90. 

Robert De Niro est dans un de ses rôles les plus retenus et paranoïaques de sa carrière, Sharon plus Stone que jamais et Joe Pesci dans son rôle le plus impressionnant pour notre plus grand plaisir. On ne respire paradoxalement que dans une scène qui est celle du désert, mais aussi grâce à la musique du Mépris, Alors qu'il s'agit d'une ultime confrontation entre les deux acteurs, cette scène est le seul calme dans la tempête qui annonce la suite des événements. Pas de musique, un monologue et une tension à la Raging Bull le cinéaste renverse les codes et dépressure à la fois spectateur pour un final qui n'épargne personne. Oui personne car c'est aussi dans ce film que le cinéaste est le plus politique, le plus en colère contre la société mais aussi le plus violent. Il le dit lui même qu'après la scène dans les champs de maïs, il avait atteint son sommet de violence dans sa filmographie et qu'il n'avait plus rien à prouver. Par la suite d'ailleurs, il s'étalera beaucoup plus sur les psychologies des personnages que sur des fait. Sauf pour Le Loup de Wall Street qui est une redite plus ou moins réussie de Casino dans les années 2010 dans le monde de la bourse avec du sexe à la place de la violence et De Niro loyal et charismatique remplacé par DiCaprio opportuniste et lâche.

Casino est le genre de film qui marque, que l'on revoit souvent parce que c'est du grand cinéma, du grand Scorsese et aussi parce que c'est un film intemporel. C'est du Scorsese du début à la fin, pas d'effet de mode, pas d’esbroufe, pas de temps morts, pas de coups de mou et encore moins de clichés exploités. Ce film est impressionnant et exemplaire en tout point. Casino n'est pas une redite des Affranchis, c'est un approfondissement, une fusion entre ce dernier et Le temps de l'innocence qui se termine comme un film marquant et incontournable dans le septième art. A l'heure actuelle c'est la huitième et dernière collaboration entre Scorsese et De Niro. En espérant qu'il y en est une neuvième du même acabit ou tout  au moins pour offrir un dernier bon rôle à Robert De Niro. 

Note : 10 / 10

La dévédethèque parfaite : 

Les Affranchis de Martin Scorsese, Citizen Kane d'Orson Welles, L'impasse de Brian De Palma, Il était une fois en Amérique de Sergio Léone et Le Parrain de Francis Ford Coppola. 

dimanche 23 août 2015

Raging Bull



Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Paul Schrader et Mardik Martin
Durée : 2 h 
Interprétation : Robert De Niro, Joe Pesci, Cathy Moriarty, John Turturro... 
Genre : Chef d'oeuvre qui met K.O

Synopsis : 

Évocation de la vie flamboyante et violente du champion de boxe Jake La Motta. 

A l'origine, Martin Scorsese ne voulait pas faire ce film tout simplement car le sport ne l’intéressait pas à l'écran. Mais le cinéaste était surtout déprimé par le bide commercial de New York New York qui mettait déjà sa carrière sur la sellette. Martin Scorsese avait complètement plongé entre temps dans l’héroïne et enchaînait les cures de désintoxication. C'est Robert De Niro pour le sortir de cette impasse qui lui proposa de faire ce projet. Une fois le début de sa métamorphose en Jake La Motta entamée, l'acteur lui imposa de le faire et qu'il comptait vraiment sur lui. Scorsese n'avait donc pas d'autres choix que de le faire. Comme il le dit aujourd'hui, De Niro lui a sauvé la vie avec ce film. Depuis il n'a plus touché à la drogue. 

Scorsese appréciait la biographie de Jake La Motta qui dépeint un homme à l'enfance particulièrement difficile éduqué entre maisons de corrections et prisons. Le cinéaste ne souhaitait bien entendu pas entrer dans cette dramaturgie émotionnelle et voulait absolument se concentrer sur lui dans ses heures de gloires et sa chute. Il veut mettre en relief sa facette effroyable autant physiquement que moralement en avant et laisser planer son passé, son côté de torturé et d'incompris tout le long. Le scénario fut confié à son ami Paul Schrader qui a fait une nouvelle fois un travail pour le moins remarquable. Le cinéaste ne se sentait cependant toujours pas capable de filmer les scènes de combats. Tout le long du tournage, il a improvisé et filmées des prises vues en plus de celles qu'il avait préalablement story-boardées. Au montage, le résultat est sensationnel, on trouve une modernité et un spectaculaire jamais vu et aujourd'hui jamais égalé. 

Raging Bull est sans aucun doute le chef d’œuvre cinématographique de Martin Scorsese, mais également son film le plus massif, à l'image de la performance de Robert De Niro à l'écran. La vie de Jake La Motta est une fresque psychologique aussi viscérale que sociale d'un magnétisme unique. De Niro est impressionnant et la mise en scène clinique et violente du cinéaste propulse le spectateur dans une étude de mœurs très Scorsesienne et digne des meilleurs films du cinéma. Le sublime noir et blanc entre réalisme cru et esthétique sublime est un spectacle glaçant comme un pic à glace. On suit un homme tout ce qu'il y a de plus antipathique durant deux longues heures dont chaque plan, chaque dialogue, chaque regard de Robert De Niro font l'effet d'un coup de poing, de poignard absolument inoubliable et traumatisant. La violence a beau être sur le ring, elle est aliénée dans le personnage de Jake La Motta. Scorsese et De Niro ont bien retenu le surnom donné par le public Taureau. La Motta est représenté sur toutes les coutures comme une monstrueuse bête sauvage et violente sans état d'âme, sur les nerfs et prêt à exploser en permanence. Toute sa vie, il sera un homme limité intellectuellement qui ne s'exprime que par les poings et la violence physique. Une analyse violente, cynique et magistrale sur une nouvelle quête de rédemption chez le cinéaste. On y retrouve un scénario et une mise en scène sans cesse bouillonnant, à l'image de la psychologie du personnage principal, et comme souvent chez Schrader et Scorsese, libre à nous de penser nos idées et de panser nos blessures intimes. 

Beaucoup pense que Raging Bull n'est qu'un film de Boxe traditionnel ainsi qu'un rôle à Oscars pour Robert De Niro devenu mythique par la suite. C'est plus que cela. C'était le début d'une "mode" où les cinéastes ont pu s'emparer des biographies de personnages célèbres pour en tirer des films exceptionnels, avec des thèmes personnels et universels. The Elephant Man de David Lynch ou encore Amadeus de Milos Forman par la suite seront justement récompensés les années suivantes. Ces deux films là ont pu se faire grâce aux Oscars reçus du film de Martin Scorsese. Le film est ensuite la démonstration de la technique payante de la technique d'Actors Studios. De tous les grands films et de toutes les nominations que De Niro enchaînaient chaque année aux Oscars, c'est dans ce film qu'il eu fait sensation. Pour Martin Scorsese c'est aussi la rencontre officielle avec Thelma Schoonmaker qui sera jusqu'à aujourd'hui sa monteuse officielle pour ses longs métrages. Mais ce qu'il faut surtout retenir, c'est que Raging Bull est surtout la synthèse du cinéma de Martin Scorsese. On retrouve la fresque qu'on lui connaîssait et connaîtra avec ses gangsters mêlée avec le brûlot psychologique et social de Taxi Driver. Le film regroupe toujours à l'heure actuelle ses deux grandes phases de son cinéma et reste peut-être celui le plus Kubrickien de sa filmographie. Si Raging Bull est assez hermétique pour le grand public, un peu à l'image de Jake La Motta, il n'en dégage pas moins une puissance et une maîtrise technique unique et sensationnelle. Rares sont les films qui dégagent une telle force cinématographique et dans la constance durant ses deux heures. 

Raging Bull sera sans doute avec Casino le film qui vieillira le moins formellement de tous les films du cinéaste confondus. On y trouve tout au meilleur de sa forme, un grand acteur, un excellent scénario, un sublime montage, et surtout un grand cinéaste qui sait être universel et personnel à la fois. C'est un film où il y a tant à dire et si peu à la fois, c'est aussi pour toutes ces raisons qu'on parle de chef-d’œuvre. Pour les plus froids devant, il reste la performance de Robert De Niro qui est incontestablement aussi marquante et indélébile que la fameuse phrase : «  You Fuck My Wife ». Oui c'est un des plus grands films de l'Histoire du cinéma avec l'une des plus grandes répliques. 

Note : 10/ 10

PS : 

Le film fut un succès critique mais un flop commercial. A l'inverse, dans le même domaine, Rocky de John G Avildsen fut un grand succès public. Aujourd'hui ce sont deux films incontournables sur la boxe et reconnus comme des classiques du cinéma. 

Robert De Niro s'est tellement entraîné au point de briser le nez au vrai Jake La Motta.

Scorsese et De Niro s'étaient logiquement vu proposés ensuite de faire le remake de Scarface. Scorsese ne se sentait pas d'attaque et c'est ensuite tombé un long moment sur Sidney Lumet avant que ce ne soit finalement Brian De Palma comme on le sait. Il est clair que c'était un projet pour eux, cela aurait pu donner une fresque entre Raging Bull et Casino et aurait certainement était un grand film aussi. 

mardi 18 août 2015

New York New York




Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Mardik Martin et Earl Mac Rauch
Durée : 2 h 40
Interprétation : Robert De Niro, Liza Minnelli, Lionel Stander, Barry Primus...
Genre : Musical Noir

Synopsis :

Après sa victoire sur le Japon, New York est en liesse. Jimmy Doyle, saxophoniste et jeune soldat, rencontre Francine Evans, jeune chanteuse au Starlight Club en pleine fête. Le hasard et leur métier les font se rencontrer de nouveau. Ils vont s'aimer, faire une carrière ensemble, connaître la gloire puis finir par se séparer. Ils se retrouveront seulement dix ans plus tard.

New York New York fut un tel échec financier à sa sortie en salles que l'on a retenu à tort que cela du film pendant des années. La presse avait accueilli le film assez tièdement, le public quant à lui ne voulait plus du tout voir ce genre depuis des années. Par la suite la notoriété de Robert De Niro et de Martin Scorsese redonnera heureusement une second chance à ce très grand film qui est bien plus qu'un musical banal. Sous sa carapace de film musical se cache un grand Scorsese, sa première fresque avant Les Affranchis, Casino Gangs of New York et Le Loup de Wall Street. Le cinéaste signe donc une magnifique fresque intemporelle, très sentimentale et violente sur la vie d'artiste. Le cinéaste en profite par la même occasion pour rendre hommage à l'âge d'or des comédies musicales des années quarante et cinquante avec de superbes numéros et chansons.

Même si c'est un commande, ce film tenait à cœur à Martin Scorsese car c'était déjà un grand cinéphile. Il faut tout de même avouer que cette commande était quand même à la base assez ingrate de la part des studios car la comédie musicale était dépassée. Le genre était éteint auprès du grand public depuis des années et faisait des flops financiers depuis au moins quinze années. Surtout pour le public et la presse qui n'a pas vraiment apprécié et eu la curiosité de voir un des cinéastes les plus provocateurs de leur époque avec Taxi Driver faire une comédie musicale "old school". Les apparences sont trompeuses comme on dit car New York New York est un très grand drame avec une violence sentimentale particulièrement forte et émouvante. Malgré ses propositions et ses tournages très nombreux, De Niro souhaitait absolument être de nouveau avec Martin Scorsese pour interpréter le rôle de Jimmy. Perfectionniste, l'acteur s'est transformé en saxophoniste avec l'aide de Clarence Clemons. Il est impressionnant une nouvelle fois par son jeu et ses improvisations au saxo qui restent en tête. En face de lui, on retrouve la fille d'un des mentors du cinéaste et de la comédie musicale : Liza Minnelli. Elle est excellente et trouve avec Cabaret de Bob Fosse son meilleur rôle. Les deux acteurs donnent toute la profondeur possible à leurs personnages, au couple et au potentiel du scénario. Poignant, émouvant, le spectacle est tout aussi violent que les gangsters ou névrosés habituels du cinéaste. On est dans du pur cinéma de Martin Scorsese qui nous donne un magistral avant goût d'un de ces chefs-d’œuvre émotionnel hélas toujours bien trop méconnu Le temps de l'innocence.

Martin Scorsese dans sa mise en scène garde une forme relativement classique. Un académisme qui met en relief l'interprétation et le scénario. Mais quand je parle d'académisme ce n'est absolument pas celui qui est pompeux, lisse ou celui des oscars. Non celui des grands comédies musicales où chaque plan sont d'une élégance, d'une émotion, d'une idée qui font décoller le film vers le haut, presque le chef d'oeuvre ici. On est baigné dans une superbe photographie dans des décors de studios particulièrement travaillés pour un pur moment de bonheur. Tout est un vibrant hommage à la fois personnel et passionné au genre musical. Le cinéaste s'est entouré de Boris Leven le décorateur de nombreuses comédies musicales dont West Side Story de Robert Wise et Jerome Robbins. Il utilise des cadrages souvent très carrés en hommage aux films de Cukor, Minnelli, Stanley Donen et Gene Kelly et fait durer des numéros pour faire passer le temps à la narration du scénario. Ce n'est pas tout car c'est aussi pour faire un dernier adieu au genre à son public amateur de comédie musicale. Le fait en plus d'avoir Liza Minnelli, fille de Vincente Minnelli et de Judy Garland confirme l'hommage absolu.

Ne nous trompons pas pour autant car c'est aussi un film d'un grand réalisme. Le cinéaste comme d'habitude fait confiance à l'improvisation et une nouvelle fois ça paye. Les deux tiers du films sont d'ailleurs des scènes improvisées. On pourrait presque dire que seules les parties chantées sont répétées auparavant. New York New York reste avant tout un film sur la musique. Les deux personnages sont musiciens, se rencontrent par la musique, feront carrière dedans mais se sépareront également à cause d'elle. Une histoire d'amour rude et poignante sur toute une époque où les artistes sont en compétition au point d'en sacrifier leurs sentiments. Scorsese passionné de Powell ne se manque pas de faire des clins d'oeil aux fameux Chaussons rouges, comme tout au long de sa carrière d'ailleurs. On retrouve beaucoup de références assez savoureuses mais le tout prend au tripes quand on voit la hargne et la force des deux acteurs se battre en duel pendant presque trois heures tout en émotion et violence psychologique. New York New York est un superbe film sur la musique mais aussi un superbe drame sentimental. Le tout est mené comme un combat de Boxe savoureux avant qu'il fasse Raging Bull. De Niro est presque aussi abominable qu'en Jake La Motta, il est bien plus manipulateur et vicieux ici. 


Scorsese fait souvent disputer le couple dans une voiture quand ils sont isolés de leur public ou de leurs proches. On retrouve des images assez glaçantes des coulisses du show biz, des coulisses du succès, des collaborations entre mari et femme. On retrouve la vie, les pensées, les influences de beaucoup d'artistes tout le long de cette fresque sublime. Beaucoup de symboliques, d'analyses de références se dégagent et nous poussent à un autre visionnage. C'est un film fameux sur le couple, très bien écrit et dirigé avec beaucoup de subtilités et qui dégage une dimension tragique particulièrement forte et amère. New York New York est une fresque dense qui se termine ni comme un Happy End comme la chanson peut le suggérer, ni comme une fin complètement pessimiste. Je dirais plus comme nostalgique, triste et belle à la fois, un peu comme le testament d'une relation et la sensation d'avoir vu cinématographiquement le dernier film musical typiquement dans la trempe des années quarante et cinquante. Scorsese qualifie que son film est un « musical très noir » et il résume parfaitement le tout. Pour ma part il reste et restera toujours un des plus grands films du cinéaste. Le titre n'est pas hasardeux non plus, Scorsese et New York c'est une longue histoire. Celle là est incontournable. 


Note : 9,5 / 10

dimanche 26 juillet 2015

Mean Streets





Réalisation : Martin Scorsese

Scénario : Mardik Martin et Martin Scorsese
Durée : 1 h 50
Interprétation : Harvey Keitel, Robert De Niro, David Proval...
Genre : Etude Sociologique chez les gangsters

Synopsis :

Dans le quartier des immigrés italiens la Mafia a pris ses marques. Johnny Boy, tête brûlée et bagarreur, a emprunté de l'argent à un parrain, sans intention de le rembourser. Son ami Charlie, jeune mafioso ambitieux, tente de le protéger de ses créanciers mais il est de plus en plus incontrôlable.

Après ses deux premiers films, John Cassavetes conseille à Martin Scorsese de se pencher sur un projet plus personnel. Le cinéaste reprend alors un projet qu'il a dans les tiroirs depuis son tout premier film intitulé Mean Streets. Il est actuellement toujours son film le plus autobiographique et celui où l'on retrouve toutes les questions, les situations, les engrenages et les psychologies des prochains films du cinéaste. Le cinéaste a avant tout demandé à Roger Corman si le projet l’intéressait et de le produire ce film. Il acceptait mais à la condition de mettre des Afro-américains à la place des italiens, histoire de surfer à la mode du moment. Scorsese refuse et préfère tourner comme il l'entend son film. Même avec un budget ridicule, ce sera le début de la genèse de sa carrière et un de ses premiers grands films. 

Tourné avec une grande économie à Los Angeles (seules quelques scènes sont véritablement à New York) Mean Streets s'impose comme un film typiquement dans la veine de ce cinéma des années soixante dix qui renouvelle ce que l'on voit à l’écran de film en film. Tourné avec beaucoup de bricolage, le film a un aspect peut-être un peu vieillit et un peu faible ce qui malheureusement l'empêche d'être objectivement un très grand Scorsese car on voit qu'il manque de s'envoler comme il le souhaiterait dans son final. Seulement, il dépasse largement le stade du brouillon et des très bonnes idées car la mise en scène et les acteurs sont tout le long bonnement excellents. Déjà il y a un bon scénario et la mise en scène nous donne l'effet d'un coup de poing toujours cinématographiquement d'actualité. Il rend ce film de gangster atypique entre comédie et documentaire violent à des lieues des films noirs classiques sur les écrans et même Le Parrain de Coppola. C'est déjà une version et une vision moderne et documentaire dans un sujet et un domaine qu'il connaît. Scorsese a toujours eu une approche documentaire dès le début  de sa carrière, c'est ancré dans son style. Comme de nombreux cinéastes, il a été monteur sur beaucoup de films (dont Woodstock de Michael Wadleigh) mais comme il n'était pas dans le syndicat des monteurs il n'était pas crédité dans les génériques. Il a alors depuis toujours glissé dans ses fresques et la plupart de ses films une grande partie documentaire et des reconstitutions et s'en sert dans sa mise en scène. C'est aussi d'ailleurs la plus grande force du cinéaste que beaucoup ne possède pas. Scorsese utilise fiction et documentaire et les deux genres se complètent mutuellement pour rendre une œuvre dense, virtuose et unique. Il donne le maximum de clés au spectateur pour s’approprier le maximum d'indices et de connaissances sur le sujet. Le pur style Scorsese est né avec Mean Streets et se développera avec Taxi Driver avant d'être à son paroxysme dans Les Affranchis, Le Temps de l'Innocence, Casino et dernièrement Hugo Cabret. 

Devant le film facile est de constater que le cinéaste maniait déjà avec virtuose le vocabulaire cinématographique et l'écriture romancée et documentaire. Cependant ce que l'on retrouve avec originalité et force surtout dans Mean Streets sont ses énormes contrastes. A l'image des deux personnages principaux complètement opposés, la violence, l'humour, les musiques très rock sont en permanence dans un décalage qui donne une seconde vitesse, une double profondeur au film pour le moins géniale. C'est une comédie survoltée de violence au fond très grave et scellé. Le montage est composés de ralentis et de plans rapprochés d'un magnétisme bien trempé. Nous sommes plongés dans du pur cinéma Scorsesien avec un savoureux panache d'humour avec des dialogues excellents et de violence qu'elle soit physique et psychologique. A la fois ridicule et effrayant, Mean Streets est à l'heure actuel toujours très fort dans sa démarche car il montre un film qui se moque totalement des conventions du cinéma ce qui en fait un produit typiquement modèle de la Nouvelle Vague Hollywoodienne. Le cinéaste n'oublie cependant pas que c'est destiné au public et rend le film accessible la comédie et une mise en scène vraiment prenante. Au fond il nous fait ressentir toutes ses pensées et questionnements personnels à travers le personnage de Charlie (formidable Harvey Keitel) un gangster coincé entre le bien et le mal dans un milieu ou les principes et la religion sont au dessus de tout. Bien sur la fatalité, la tragédie du milieu emporte tout sur son passage. Le contraste est fait avec le personnage intenable de Johnny Boy interprété par Robert De Niro, qui par moment fait penser à un droog d'Orange mécanique de Stanley Kubrick  avec l'intelligence d'un Rocky sous cocaïne. Johnny Boy est vraiment l'anti Corleone du Parrain qu'ironiquement De Niro interprétera l'année suivante. 

Ce que l'on retient de Mean Streets c'est surtout la révélation réussie de Martin Scorsese autant par son fond que sa forme ici pleinement exprimée mais aussi de Robert De Niro qui va enchaîner les rôles chez le cinéaste pour une collaboration légendaire mais aussi dans les plus grands films de l'Histoire du cinéma dans les années à venir (Coppola, Cimino, Leone). Mean Streets est un bon film mais peut-être plus destiné aux fans du cinéaste et de De Niro pour être pleinement apprécié. Si le film ne possède aucun temps morts scénaristique mais il possède quand même une longueur qui peut-être assez pénible en raison de l'économie du film qui a tendance à le faire tourner un peu en rond. Un film culte des années 70 qui annonce la future carrière du cinéaste ou sera tout plus approfondi en profondeur par la suite dans Les Affranchis et Casino ou même dans des films comme Taxi Driver et A tombeau ouvert. Ce film a été salué par la critique à l'époque et aujourd'hui considéré comme un film incontournable dans l'Histoire de la période et du cinéma. 

Note : 8,5 / 10

Anecdotes :

Al Pacino était un temps prévu dans le rôle de Johnny Boy. Brian De Palma a fait rencontrer Robert De Niro à Martin Scorsese et s'avérait se connaître et s'être croisés plusieurs fois durant leur enfance. Martin Scorsese joue le rôle d'un gangster dans Mean Streets, il aura l'habitude de faire des caméos et des petits rôles au cinéma par la suite. 

dimanche 7 juin 2015

Carrie au bal du diable ( Carrie )



Réalisation : Brian De Palma
Scénario : Lawrence D. Cohen
D'après le livre homonyme de Stephen King
Durée : 1 h 40
Interprétation : Sissy Spacek, Piper Laurie, Nancy Allen, John Travolta... 
Genre : Culte qui se bonifie

Synopsis :

Tourmentée par une mère névrosée et tyrannique, Carrie White n'a pas la vie rose. D'autant plus qu'elle est tête de turc des filles au collège. Elle ne fait que subir et ne peut rendre les coups jusqu'à ce qu'elle découvre qu'elle possède un étrange pouvoir surnaturel. 

S'attaquer à un film comme Carrie n'est pas simple. Cela peut-être très long comme court. Long pour tenter de mettre à plat l'extrême richesse psychologique et cinématographique du film, que des analyses plus ou moins passionnantes se chargent de nous nourrir un peu partout avec le temps. Court, le temps de visionner simplement le film et redécouvrir à chaque visionnage la maestria de Brian De Palma et la force formelle de sa mise en scène dans un film, ici dans toute sa splendeur. Aujourd'hui Carrie est un film toujours culte, un des plus grands et riches dans le genre horrifique mais aussi dans l'oeuvre de Brian De Palma. 

Pour l'anecdote, c'est Brian De Palma qui a lancé la carrière de Stephen King en adaptant son livre avec ce film. Stephen King ne peut pas lui enlever ce mérite bien que le scénario présente, comme d'autres des adaptations au cinéma par la suite, une version du livre à sa manière et différente. Le livre manipulait froidement, de manière implacable et forte les différents thèmes de l'adolescence. La violence, la découverte de soi ainsi que la place sociale et le fait d'avoir des pouvoirs fantastiques y sont entre autres développés. De Palma a su capter l'essence principale du roman pour la livrer de manière magistrale à l'écran, et particulièrement visuellement. De Palma hypnotise le spectateur avec son sens de l'image, de la musique et du montage qui est propre à son style. Il nous offre ensuite un ballet de sensations pour le moins exceptionnel et fait ensuite ce qu'il veut de son spectateur. Il nous manipule avec grande élégance en ajoutant progressivement les pièces de son puzzle du portrait psychologique de Carrie puis ensuite de la folie et de l'action avec la fameuse scène du bal. Dès premier plan, le cinéaste nous plonge en un mouvement de caméra dans la peau de Carrie. C'est ensuite suivi d'une scène de générique intrigante et fantastique qui nous fait définitivement entrer dans l'intimité de Carrie. Filmée comme un Climax le générique termine sur l'événement déclencheur (les premières règles) : peut-être un des plus habiles du cinéma. 

Carrie possède déjà ses pouvoirs et à son image ils sont discrets et restent énigmatique. Comme Carrie nous ne connaissons pas leurs forces et surtout leur utilisation, on cherche à les découvrir. Ils resteront peu dévoilés durant les deux tiers du film jusqu'à la fameuse scène du bal ou Brian De Palma sort lui aussi son pouvoir si cher : le Split Screen. En laissant en second plan les pouvoirs l’écriture crée un suspense de plus en plus bouillonnant pour exploser au moment de l'humiliation. Cette peur de l'inconnu et cette non maîtrise des pouvoirs que Carrie possède reste en toile de fond et grimpe comme la terreur avec un crescendo superbe. De Palma lui finit par étirer sa scène de bal folle et violente vers une formidable scène de terreur familiale et l'éducation. Tout le travail des plan de la mise en scène sont d'une formidable inventivité. De Palma est ici dans son style qui flirte entre le Giallo de Dario Argento, la série B horrifique et bien sûr la forme d'un film fantastique à la Hammer. 

De Palma mène la danse et nous orchestre un véritable ballet où valse une palette remplie d'émotions cinématographiques. Du début à la fin le rire, la satyre, la tristesse, la compassion, la tension et l'étrange s'associent tour à tour avec une virtuosité absolue. L'interprétation magnétique des acteurs (Sissy Spacek et Piper Laurie sont absolument remarquables), les mouvements de caméra accompagnés d'une partition folle de Pino Donaggio sont d'une intelligence et d'une habileté magistrale. Le vocabulaire visuel si unique à De Palma est ici au diapason, comme l'on retrouve dans les meilleurs films du cinéaste. Le spectateur est effectivement plongé dans un opéra cinématographique sanglant maîtrisé et hypnotique comme l'on trouve chez des cinéastes comme Stanley Kubrick, Jim Jarmusch ou encore Sergio Leone. Lentement le film joue avec nos nerfs, fait monter et descendre la tension, ajoutant son grain de sel constamment sur le travail spacio temporel. La scène du bal est d'un étirement remarquable ou même quand ça passe à l'action, tout est savamment dosé et écrit. Le fond très riche et particulièrement touchant et surtout comment ne pas être touché par le personnage de Carrie ? 

De Palma ne fait rien de gratuit, ne copie pas, n'utilise aucune facilité et encore moins des cliché. Tous les personnages et l'action sont particulièrement travaillés et ne tombent jamais dans le ridicule. La musique superbe et son thème rendent immortel l'ensemble qui en fait à mon avis un classique car le film a de la force du début à la fin sur tous les domaines. Il ne retombe jamais. Enfin pour son quatrième film le cinéaste coupe le cordon aux grandes références hitchockiennes souvent trop explicite de ses trois précédents films. Carrie est avec Phantom of the Paradise un des premiers films du début de sa carrière qui ne reprenait pas vraiment des narrations de classiques d'Hitchcock. Sinon autre que cela que retenir de Carrie ? Avant tout un souffle typiquement représentatif de la nouvelle vague des années soixante dix. Alors que Carpenter signait Halloween, Polanski Rosemary's Baby, Friedkin L'exorciste, Spielberg Les Dents de la Mer le cinéma offrait une vision de l'horreur sous un autre jour et le film de De Palma en fait partie. La version De Palma reste une des plus suggestive et émotionnelle, la plus hypnotique dans sa forme visuelle mais aussi sans doute la plus psychologique avec le film Repulsion de Polanski sorti quelques années auparavant. 

Tout en étant très fidèle à l'esprit de Stephen King, De Palma insuffle de la simplicité au film d'horreur ainsi qu'une peur bien plus effrayante que le fantastique habituel : l'Être humain. Le scénario introduit et ajoute au compte goutte la folie, la violence, la paranoïa, la jalousie, la vengeance de manière gracieuse et forte. Le plus horrible dans cette histoire restent que vous le vouliez ou non me croire ces garces qui harcèlent Carrie. Même si Carrie dégénère et engendre un massacre d'une violence physique et psychologique totale, on ne peut qu'avoir quand même de la compassion et de l'appréhension pour Carrie. Perdue sur le plan social, familial et personnel, tous les tourments de l'adolescence remontent à la surface et rendent la violence, la démarche et le côté émotionnel à un paroxysme rarement obtenu au cinéma. Un peu comme Taxi Driver de Martin Scorsese à la même époque des émotions viscérales sur le mal ressortent et grouillent au fond de nous. Une vision de la violence, de la société et de l'Homme tout a fait approfondie et effrayante. 

La religion en prend pour son grade également avec une Piper Laurie qui reste dans les annales autant pour sa prestation que pour son personnage extrême. On retiendra également bien évidemment le charme envoûtant de Sissy Spacek qui avait donné tant de peps au premier chef d'oeuvre de Terrence Malick La balade sauvage et quelques années plus tard au grand film de Robert Altman Trois femmes. A noter une des première apparition de John Travolta et la première collaboration du cinéaste avec Nancy Allen. Le film a eu un problème de promotion que De Palma regrettera et le succès du film à l'époque aussi : film d'horreur d'Halloween. Toujours étiqueté comme cela, le film reste culte et reconnu simplement parce que c'est un bon film alors que ce n'est pas un Slasher. C'est une toute autre approche de l'horreur comme heureusement d'excellents cinéastes qui adapteront Stephen King nous offriront par la suite. 

Que l'on trouve le film trop simple ou pas assez développé par rapport au thème ou au livre de Stephen King je peux comprendre. Ne vous fiez pas qu'à une seule lecture. Comme tout grand film il se savoure de diffusion en rediffusion. Carrie pour moi reste avant tout un film de mise en scène par excellence. En plus d'être la consécration du style Brian De Palma avec une atmosphère et une maîtrise unique il reste sans doute un des meilleurs  films sur l'adolescence. Un cinéaste qui utilise toutes les lettres de noblesses du cinéma ce n'est pas si courant et il frappera encore par la suite. Carrie est un des cinq meilleurs films de De Palma soit tout simplement un des meilleurs films du cinéma. 

Note : 10 / 10

La dévédéthèque parfaite : 

Christine de John Carpenter, Pulsions de Brian de Palma, Shining de Stanley Kubrick et Taxi Driver de Martin Scorsese. 

dimanche 15 mars 2015

Top 50 des films en Noir et Blanc



Le noir et blanc a son charme, son cachet bien particulier. Bien souvent avec le travail, les jeux d'ombres et de lumières, ses différentes surimpressions, l’atmosphère et l'écriture les films étaient différents des films en couleurs. De plus nous ne réceptionnons pas de la même façon un film en couleurs et en noir et blanc. L’atmosphère peut-être tout de suite beaucoup plus lourde, sensible ou au contraire onirique et féerique. Le travail du cadre et de l'éclairage était bien plus écrits et composés, du moins cela est bien plus voyant car les yeux du spectateur n'ont qu'à se concentrer que sur deux couleurs principales. On perçoit toujours mieux le travail de l'image en noir et blanc qu'après l'arrivée de la couleur. Il est toujours bon de rappeler que l'image était bien plus plus écrite avant l'arrivée du parlant car le muet l'exigeait. L'image était la narratrice et le dialogue du film, son travail était indispensable pour suivre l'ensemble de l'histoire.

Des grands cinéastes comme Alfred Hitchcock se servait du simple noir et blanc pour y glisser des indices par de simples effets de mise en scène. Pour faire réfléchir, laisser imaginer le plan suivant, ou le plan, la révélation qui viendra à la fin (ou pas). Que serait Psychose, Les enchaînés ou pire encore La maison du Docteur Edwardes et L'inconnu du Nord Express en couleur ? Souvent le simple noir et blanc est au service de la grammaire des films. Fritz Lang, Charlie Chaplin et Alfred Hitchcock font partis des cinéastes qui ont su faire la transition avec brio entre le muet et le parlant. Leur mise en scène mêlent la force de l'image du cinéma muet et la force du son et des dialogues. Même si évidemment tous les films n'ont pas très bien vieillis, beaucoup restent d'une richesse exemplaire par de leur mise en scène. L'arrivée de la couleur a donc fait changer bien des choses dans le langage de l'image, on peut même parler d'une grammaire complètement différente.

Très peu de cinéastes utilisent le noir et blanc de nos jours car le public ne veut plus voir de films en noir et blanc. Même Jim Jarmusch l'a abandonné après des années d'exploitation. C'est même dommage car avec les effets de la 3D on pourrait en tirer un potentiel bien sympathique comme le démontre l'introduction du magicien d'Oz de Sam Raimi. Sinon des cinéastes comme Steven Spielberg avec La liste de Schindler, Martin Scorsese avec Raging Bull ou encore David Lynch dans Elephant Man l'ont exploités avec intelligence, force et beauté. A leur manière différente, le noir et blanc reste dans la mémoire. Les frères Coen ou encore Steven Soderbergh l'ont également utilisés avec un certain brio. Ensuite comme cela donne un certain cachet à l'ancienne on a du coup droit à de nombreuses séquences en noir et blanc dans les films. Dans Kill Bill la censure a contraint Tarantino de faire une séquence en noir et blanc, et c'est plutôt une bonne contrainte car c'est une des meilleures trouvailles du film. Dernièrement The Artist de Michel Hazanavicius et Le ruban blanc de Michael Haneke sont les films en noir et blanc qui ont eu du succès et les plus reconnus, et pourtant ne l'exploitent pas assez à mon goût. Souvent le noir et blanc était pour faire des économies de tournages, comme l'on pouvait en voir comme l'oppressant 13 Tzameti de Gela Balbuani ou C'est arrivé près de chez vous de Belvaux, Bonzel et Poelvoorde. Ils ont su en tirer la force et le rendre cohérent au vu leurs atmosphères. Maintenant on ne les imaginerait certainement pas en couleurs. 

Il y en vraiment beaucoup de films en noir et blanc qui valent la peine d'être visionnés. Que ce soit du classique qui neutralise et met en force son sujet comme chez Sidney Lumet ou Joseph Losey ou beaucoup plus féerique comme chez Ernst Lubitsch. Des Nerfs à vifs de Jack Lee Thomson à La haine de Mathieu Kassovitz en passant par les biopics Lenny de Bob Fosse ou Portrait d'une enfant déchue de Jerry Schatzberg, on retrouve des oeuvres de toutes beautés. Murnau, Lubitsch, Lang font partis des cinéastes qui travaillent le plus le noir et blanc et aujourd'hui pas mal de leurs films restent intemporels. Si jamais vous avez du mal avec les films en noir et blanc, c'est uniquement parce que le film est vieillot et pas vraiment travaillé dessus, soit c'est juste un premier a priori que l'on se fait. On y trouve vraiment des trouvailles d'une modernité incroyable qu'il serait dommage de ne pas savourer. 

Voici dans le désordre une sélection de 50 de mes films préférés qui sont en noir et blanc : 



La dernière Séance de Peter Bogdanovich
La nuit du chasseur de Charles Laughton
Le trou de Jean Becker
Les tueurs de la lune de Miel de Leonard Kastle
Sur les quais d'Elia Kazan
Le dictateur de Charles Chaplin
Johnny s'en va en guerre de Dalton Trumbo
Freaks de Tod Browning
L'aurore de Frederich Wilhem Murnau
L'aventure de Mme Muir d'Alexander Mankiewicz



L'inconnu du Nord Express d'Alfred Hitchcock
Eve d'Alexander Mankiewicz 
La maison du diable de Robert Wise
Raging Bull de Martin Scorsese
Elephant Man de David Lynch
Répulsion de Roman Polanski
12 hommes en colère de Sidney Lumet
Les désaxés de John Huston
Les sentiers de la gloire de Stanley Kubrick 
La colline des hommes perdus de Sidney Lumet



Seconds l'opération diabolique de John Frankenheimer
De sang froid de Richard Brooks 
L'invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel
Boulevard du crépuscule de Billy Wilder
Psychose d'Alfred Hitchcock 
Les temps modernes de Charles Chaplin 
The Kid de Charles Chaplin 
En quatrième vitesse de Robert Aldrich
Qu'est il arrivé a Baby Jane ? de Robert Aldrich 
Le train sifflera trois fois de Fred Zinnemann



Metropolis de Fritz Lang
To be or not to be d'Ernst Lubitsch
Down by law de Jim Jarmusch
Kafka de Steven Soderbergh 
La liste de Schindler de Steven Spielberg 
Le roman de Mildred Pierce de Michael Curtiz
M Le Maudit de Fritz Lang
Mary and Max d'Adam Elliot
Ed Wood de Tim Burton
L'arnaqueur de Robert Rossen



C'est arrivé près de chez vous de Rémy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde
Assurance sur la mort de Billy Wilder
Autopsie d'un meurtre d'Otto Preminger
Faust de Friederich Whilem Murnau 
Furie De Fritz Lang
Le salaire de la peur d'Henry-Georges Clouzot
Les diaboliques d'Henry-Georges Clouzot
Citizen Kane d'Orson Welles
Le faucon maltais de John Huston
Le grand sommeil d'Howard Hawks


Et bien d'autres évidemment ...  

dimanche 8 mars 2015

La Maison du diable ( The Haunting )



Réalisation : Robert Wise
Scénario : Nelson Gidding
D'après le roman de Shirley Jackson
Durée : 1 h 50
Interprétation : Julie Harris, Claire Bloom, Richard Johnson, Russ Tamblyn...
Genre : Angoisse totale

Synopsis : 

Le Dr Markway qui effectue des recherches dans le domaine de la parapsychologie, tente une expérience de perception extrasensorielle avec un groupe de personnes réunies dans Hill House, un manoir réputé hanté. Des bruits insolites terrorisent les habitants de la demeure...

Robert Wise signe avec La maison du diable une pièce maîtresse du genre et par la même occasion un véritable chef d'œuvre du cinéma. A contrario de la plupart des films du film d'horreur, toute la force du film est dans la suggestion. L'horreur vient avec subtilité, ambiguïté et avec crescendo. Cette dernière est d'une diablerie tour à tour déstabilisante, perturbante pour devenir effrayante pour le spectateur. Un chef d'œuvre d'ingéniosité et de terreur qui reste dans les mémoires du spectateur.

J'avoue que la plupart des films qui me font le plus peur sont ceux qui prennent le chemin de la suggestion. J'ai été particulièrement servi ici tant le film de Robert Wise est écrit et fondé exclusivement là dessus. Par où commencer ? Il y a tellement de choses à dire mais aussi pas grand chose car c'est une expérience à vivre. On se retrouve un peu dans un univers à la Agatha Christie avec deux hommes et deux femmes dans une maison soi dite hantée par l'entourage et son passé. Tous les personnages ont des psychologies et des personnalités différentes avec des portraits ambigus et passionnants. On y trouve des longues séquences de dialogues extrêmement bien écrites qui peuvent paraître pour des longueurs pour ceux qui s'attendent à un film d'horreur classique. Au contraire, ces « longueurs » et tous ces portraits, ces détails dépeints par petites touches permettent d'instaurer avec génie l'horreur et l'ambiguïté qui va suivre. L'écriture rend lentement nos repères de plus en plus incertains jusqu'à les faire rompre à la fin, tout comme nos nerfs. Le scénario est à l'image de la maison : à l'architecture tordue et déstabilisante, on peut s'y perdre juste après regarder un plan. La peur est amenée de manière tellement subtile et crédible que l'horreur de base se créée à partir de l'environnement simple, du quotidien complètement remis en cause. 

Les trois premiers quart d'heure du film plantent le décors de manière incroyable. La mise en scène du cinéaste crée comme rarement une angoisse montante rien que dans les dialogues et les pistes que le scénario nous offre. De plus que l'on se pose toujours sur le pourquoi du comment des choses tant tout reste et restera aussi expliqué que totalement abstrait. Tout d'abord, l'introduction dépeint avec une grande rigueur et modernité l'Histoire de cette maison, qui est l’héroïne du film. Ensuite c'est la psychologie et l'hypothèse de la folie qui prend part avec le personnage d'Éléonore. Cela fait penser un peu à Psychose d'Hitchcock mêlé à un autre classique, Les Innocents de Jack Clayton. Le côté schizophrénique de ce personnage féminin ajoute un doute sur l'ensemble de la lecture du film d'ailleurs. On retrouve du coup la force de la trilogie de l'appartement de Roman Polanski parfois même la terreur des films de Cronenberg et de Lynch. Le doute s'installe d'autant plus ensuite chez le spectateur sur le pourquoi du comment de l'expérience qui ne sont pas vraiment développés et expliqués. Les effets parapsychologiques sont développés eux aussi par dessus tout ça de manière également assez intrigante et douteuse. Les barrières, les repères de l'intrigue classique sont tous tombés pour perdre et mettre le spectateur dans la plus profonde des confusions. La note de fantastique est donc lancée mais pas à l'écran. Elle est juste imprégnée dans notre inconscient. Le fantastique et la terreur n'est pas matérialisée, elle est pour nous comme celle des personnages : dans notre tête. Ce qui commençait comme un policier paranormal glisse lentement vers la terreur psychologique intense et la paranoïa de plus en plus fiévreuse. Tout est progressivement tourné dans la suggestion, avec des effets surnaturels, exactement comme le schéma de la paranoïa. Toute la tension et les clés de la terreur grimpent avec un léger crescendo de plus en plus bouillonnant avec des effets visuels très subtils qui titillent directement notre paranoïa. Des détails tout simple comme une porte qui claque, des bruits à l'extérieur, une poignée qui bouge ou des coups de vents autour des statues rendent des scènes d'horreurs absolues. L'écriture est d'une intelligence et d'une force époustouflante toujours de nos jours étant donné que c'est notre peur primale qui est touchée ici à vif.

Je n'irai pas fouiller plus loin au niveau du scénario car il est d'une richesse et d'une ingéniosité magistrale. Un exemple pour tous les scénaristes. Pour la forme, la mise en scène de Robert Wise est d'une modernité et d'une maîtrise technique incroyable elle aussi. Un montage à la fois fluide et efficace nous plonge rapidement dans l'atmosphère. Tous les plans sont savamment composés pour rendre la terreur intrigante et de plus en plus grande. L'image est en plus d'un sublime noir et blanc, le meilleur d'un produit de la Hammer. Le cinéaste réussit avec l'aide d'effets spéciaux très légers, un travail du son exemplaire et un montage d'une finesse absolue à créer une vraie leçon de cinéma. C'est d'une économie de moyen au service de la plus grande terreur qu'il soit. Intelligence des mouvements de caméra, utilisation de la superbe musique d'Humphrey Searle avec parcimonie et surtout un travail sur le hors champs extraordinaire. On remarquera une direction d'acteur également en concordance avec l'ambiguïté du scénario d'une habileté déstabilisante elle aussi. Le cinéaste joue avec virtuosité avec les nerfs du spectateur, il ne donnera que très peu de clés tout le long du film ainsi qu'à la toute fin. Même si le film a un dénouement, tragique forcément, toutes les interprétations restent possibles. 

Je n'ai pas lu le livre original mais je me permet de le rapprocher avec un autre que j'ai lu : La maison des damnés de Richard Matheson. Alors que Matheson avait voulu faire le scénario de l'adaptation de son livre à l'écran, cela avait rendu à un film plat et loupé. D'autant que le metteur en scène n'était pas un David Cronenberg hélas, le résultat est un téléfilm nul et vieillot. Ici Robert Wise a une base qui a le même potentiel que le bouquin de Matheson et a reprit son scénariste de la Hammer, Nelson Gidding pour adapter le livre de Shirley Jackson. Résultat c'est diablement mieux quand un scénariste se penche sur l'horreur et cela fait toute la différence. Je pense encore au film Les Innocents de Jack Clayton en comparaison qui est un bon film dans le genre, mais le fait que ce soit Truman Capote lui même au scénario empêche de rendre le produit aussi bon cinématographiquement que La maison du diable. Quand les auteurs de livre se frottent au cinéma et au scénario, généralement le résultat est beaucoup plus (et trop) écrit que cinématographiquement palpitant. La maison du diable a donc cette grande force d'être écrit par deux personnes venant du cinéma et qui assemblent le meilleur de leur savoir faire avec la création, l'innovation d'une forme de terreur rarement égalée. L'essence principale est due a une économie de moyen spectaculaire et à l'écriture à tous les étages impressionnante. Le résultat est d'une angoisse et d'une ambiguïté absolue faisant La maison du diable un des films les plus flippant que j'ai eu l'occasion de voir mais aussi un des plus grands. Avec le recul, il n'a pas fini de trotter dans ma tête. Une leçon de cinéma et d'audace terrifiante qui a choqué toute une génération de cinéphile (Martin Scorsese le considère comme le plus effrayant) et qui continuera bien longtemps à faire son effet.  

Note : 10 / 10

La dévédéthèque parfaite :

Répulsion, Rosemary's Baby, Le locataire de Roman Polanski, M Le Maudit de Fritz lang, Les innocents de Jack Clayton et L'exorciste de William Friedkin.