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jeudi 8 mars 2018

Phantom Thread




On avait quitté Paul Thomas Anderson sur le déroutant et mélancolique Inherent Vice. Ce dernier confirmait définitivement que l'auteur de Magnolia est aussi marginal qu'authentique dans le paysage du cinéma indépendant américain. Si le cinéaste divise, il est aussi le seul de nos jours comparable à la carrière de Stanley Kubrick, signant des oeuvres à la fois personnelles et avant gardistes. Si PTA a une démarche moins commerciale que le réalisateur d'Eyes Wide Shut, il peut tout autant dérouter qu'agacer et fasciner le public. Ses films resteront comme des oeuvres clés dans les annales du cinéma. 

Dix ans après le grandiose There Will Be Blood, le cinéaste collabore une nouvelle fois avec Daniel Day Lewis. Les deux hommes signent ensemble à nouveau un chef d'oeuvre. Dans un tout autre registre, le duo signe une oeuvre tout aussi brillante qu'incroyablement en contre pied total de leur précédente collaboration. There Will Be Blood traite de la folie de l'Homme et du Capitalisme aux Etats-Unis de manière âpre, sèche, historique et réaliste, le tout porté par des personnages et acteurs époustouflants où le charisme est mis en avant. Phantom thread se déroule en Angleterre et traite d'une histoire d'amour intimiste sur un couturier, un créateur et sa muse. Toute en retenue et délicatesse, et pleine de sous entendus, la narration s'attarde sur les sentiments, le couple, l'amour. Dans la forme du film  également, PTA nous baigne musicalement en permanence sur des mouvements de caméra et des plans rapprochés très présents qui articulent l'émotion de manière remarquable. De manière plus flagrante cela se voit par la délicatesse du jeu de Daniel Day Lewis. Pour son dernier rôle, l'acteur retrouve la subtilité et la sobriété que l'on trouvait plus souvent au début de sa carrière chez James Ivory, Philip Kaufman ou encore dans Le temps de l'innocence de Martin Scorsese.


D'un classicisme et d'une grande élégance propre au talent de Paul Thomas Anderson, Phantom Thread possède une structure incroyablement sensible et subtile. Jamais on avait vu auparavant cette facette du cinéaste, ici renversant d'élégance, de subtilité et de sensibilité. Il transcende la pure tradition des grands cinéastes et films italiens des années soixante, comme Visconti et Fellini. Magistralement rythmé et interprété, on est dans un classique instantané aussi académique que vertigineux. Le film de PTA s'ajoute à celui de Todd Haynes Carol ou encore Mademoiselle de Park Chan Wook : des cinéastes qui s'approprient pleinement les codes, les thèmes de l'amour à l'écran et les transcendent à leur manière dans leur style bien à eux, emballé avec une maîtrise formelle au sommet. Une nouvelle fois scénariste, Paul Thomas "Andersen" brode une subtile tapisserie cinématographique et personnelle avec un tissu d'amour et de venin. Une oeuvre sur mesure qui marquera le septième art par sa virtuosité et son intelligence, à l'image du talent et de la carrière de Daniel Day Lewis : complexe, élégant, subtil, vénéneux et retors. Un chef d'oeuvre sur l'amour, l'artiste et l'illusion. 



Réalisation et scénario : Paul Thomas Anderson
Durée : 2 h
Interprétation : Daniel Day Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville...

mardi 10 janvier 2017

Gangs of New York



Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Kenneth Lonergan, Steven Zaillan et Jay Cocks
d'après le roman de Herbert J.Asbury
Interprétation : Leonardo DiCaprio, Cameron Diaz, Daniel Day Lewis, John C.Reilly, Liam Neeson, Jim Broadbent, Bredam Gleeson...
Genre : Fresque tronquée

Un peu comme La dernière tentation du Christ on peut parler de film maudit pour Martin Scorsese. Mainte fois repoussé, Gangs of New York se réalise trente ans après les premières ébauches de scénario du cinéaste. Lors de l'écriture, les frères Weinstein veulent avoir le dernier mot encore une fois. Pendant le tournage les producteurs coupent les fonds ce qui enlèvent des centaines de figurants par jour obligeant à changer les planning et plans du cinéaste en permanence. Quand le film doit sortir sur les écrans c'est la semaine suivante du 11 septembre 2001. Il était donc hors de question de sortir un film de violence en plus sur New York pendant cette période. La sortie est donc repoussée de deux années. A savoir aussi que tous les costumes du film ont disparu dans les attentats de New York, ils étaient stockés proche du World Trade Center. 

Gangs of New York était attendu au tournant mais il arrive malheureusement après Raging Bull, Les Affranchis, Le temps de l'innocence et surtout Casino. Si Scorsese bien entendu ne se contente pas de faire de la redite dans sa mise en scène, la multitude de thèmes présents dans le scénario, tous purement Scorsesien, nous font attendre à son chef d'oeuvre. Malheureusement il n'en sera pas le cas à cause de ses nombreuses parties tronquées qui donnent un film inachevé, ceci malgré de beaux morceaux de bravoure. Quand on visionne et revisionne le film, on se retrouve devant du bon cinéma surtout par le talent du cinéaste et la prestation exceptionnelle de Daniel Day Lewis. A eux deux ils sont les deux grands monsieurs qui donnent un rythme cardiaque à un scénario qui hésite du début à la fin entre la trame classique et historique et le pur film de vengeance et religieux. 

Malgré tout cela on voit que le sujet passionne le cinéaste. Martin Scorsese n'oublie pas de renouveler sa mise en scène avec une bataille en introduction qui reste dans les mémoires et de rester un superbe metteur en scène de tragédie humaine jusqu'à la fin. A chaque séquence du film on ressent la force, le charisme de faire un grand film mais la structure et la durée n'est pas suffisante. C'est un peu comme la même impression que l'on a quand on oppose DiCaprio et Day Lewis : on a d'yeux que pour Bill Le boucher, le second rôle, soit le sous texte du film. Cameron Diaz a son rôle le plus important de sa carrière mais reste oubliable car son personnage n'est pas assez bien développé. Pour la première collaboration de DiCaprio avec Scorsese, le personnage est pas mal mais son interprétation un peu lisse. On apprécie tout de même un casting grandiose et choisit avec soin. Robert De Niro devait jouer à la place de Daniel Day Lewis mais finalement c'est mieux comme ça,. Ce dernier donne une autre dimension, une autre étiquette qu'un Scorsese De Niro a un film qui n'avait pas besoin de ça. 

Un peu à l'image de Ragtime de Milos Forman, Gangs of New York fascine autant qu'il frustre par ses nombreuses pistes scénaristiques sabotées. On est pas dans les grandes fresques intenses de Sergio Leone mais dans des films qui mériterait deux parties, comme 1900 de Bernardo Bertolucci. On note quand même de manière générale un savoir faire agréable et un beau moment de cinéma, bien meilleur que beaucoup de films que l'on a l'habitude de voir sur les écrans. De bons dialogues, une belle mise en scène et des acteurs qui font le boulot, on ne peut pas dire que le fond ne soit pas traité non plus. Il met en avant cette époque où New York n'était qu'une grosse pomme bien pourrie (comme une mafia) par des différents pays européens. L'époque est passionnante, le film est trop court et classique pour en faire un grand film, surtout quand on sait que c'est Martin Scorsese derrière la caméra. 

Je considère ce film comme un bon Scorsese (j'aime tous les films du cinéaste cela dit mais pour des raisons différentes) mais qu'il aurait été bien meilleur si les scénaristes et lui même avaient eu plus de temps et de moyens de mieux développer ce projet. Une fresque malade mais qui offre une dose de grand cinéma non négligeable. Oui l'intrigue principale n'est pas aussi intense et intéressante que les intrigues, les détails secondaires mais s'il y a bien un personnage purement dans la trempe des plus grands films du cinéaste et qui n'est pas raté c'est celui de Bill le Boucher. La confrontation et le film même se résume à une scène géniale quand Daniel Day Lewis demande à DiCaprio de se présenter. Il répond "Amsterdam" quand Bill le Boucher en riant lui répond "I'm New York". 

Note : 7 / 10


mardi 5 janvier 2016

Le Temps de l'Innocence ( The Age Of Innocence )




Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Jay Cocks et Martin Scorsese
tiré du livre d'Edith Wharton
Interprétation : Daniel Day Lewis, Michelle Pfeiffer, Wimona Ryder, Géraldine Chaplin, Jonathan Pryce...
Genre : Drame Scorsesien 

Synopsis :

A travers le portrait de Newland Archer partagé entre deux femmes et deux mondes, une étude minutieuse de la haute société new yorkaise des années 1870 avec ses intrigues, ses secrets, ses scandales, ses rites désuets et subtilement répressifs. 

Souvent oublié, Le Temps de l'Innocence est sans doute le film le plus beau mais peut-être aussi le plus cruel de Martin Scorsese. Beaucoup le considère comme un film mineur, certainement pour son genre, alors qu'il est un de ses plus grands et un de ses plus réussis. Autant dans le fond que dans la forme, Scorsese est aussi virtuose que dans Casino dans son autopsie de la société bourgeoise New Yorkaise. Anti académique et cynique à souhait, d'une violence et d'une cruauté totale, Scorsese utilise le livre d'Edith Wharton pour dresser un film d'amour impossible à cause d'une haute société aussi impitoyable que désuète. Tout le monde en prend pour son grade dans ce chef-d'oeuvre d'une grande beauté formelle, dans la lignée des Affranchis et de Casino.

Tout commence par un sublime générique de Saul Bass avec des roses de toutes les couleurs qui s'ouvrent en fondus enchaînés sur une merveilleuse musique d'Elmer Bernstein. Scorsese dépoussière et magnifie le genre en y ajoutant une dimension moderne nostalgique et épique. Le cinéaste nous plonge directement dans un monde haut en couleur mais dans la profondeur complètement guindé et poussiéreux. Le scénario et la mise en scène jouent à chasser les différents regards et points de vue, même de voix off non sans humour et cruauté. Comme dans les grands Scorsese des années 90, la mise en scène est d'une force documentaire et cinématographique tout ce qui a de plus impressionnante. 

Beaucoup trouveront le film plus ennuyeux que la plupart des autres films du cinéastes qui ont un rythme plus endiablé dans la narration. C'est assez normal car il y a peu d'intrigue si ce n'est une histoire d'amour impossible qui s’étend sur plusieurs années. Seulement le scénario et la mise en scène privilégient plus le fond que de nous raconter plein de péripéties comme l'on peut voir dans l'adaptation des Liaisons dangereuses de Stephen Frears. Cette peinture est à la fois académique et très scorsesienne, elle est magnifique et d'une violence à crescendo qui ne pardonne personne. La mise en scène est fascinante du début à la fin. Tout est d'une méticulosité absolument sublime où chaque plan trouve sa beauté et sa force comme dans les grands chefs d'oeuvre italiens. Seulement on est quand même chez Scorsese, loin des tableaux académiques de Visconti. Quand le cinéaste fait de l'émotion, tout est en retenue et passion mais aussi d'une suggestion audacieuse. On entre jamais dans la niaiserie même si, comme Kubrick dans Spartacus, il flirte avec dans quelques moments plus cucul mais obligatoire pour faire respirer les personnages. Le film joue sans cesse sur le côté frustrant, proche du personnage interprété par l'excellent Daniel Day Lewis. La direction des acteurs est sublime comme d'habitude. Le message de Scorsese lui est clair, il faut être vieille, mourante et surtout très riche pour dire son opinion dans cette société à travers le personnage irrésistible de Miriam Margolyes. Son personnage est le double de Marty dans le film, comme on peut voir assez souvent dans ses fresques. 

Ce film c'est un peu comme si on enlevait les armes des gangsters et que l'on mettait les ragots et les castes à la place. Tout aussi cruel, on peut dire que c'est une version plus féminine, sensible, vicieuse, politique et historique que les gangsters des Affranchis. Le film est du même acabit que les grands Scorsese des années 90 même s'il n'a pas la même approche avec une histoire d'amour impossible aux apparences classiques. Comme souvent chez le cinéaste, le fil conducteur est trompeur. Ici on est en plein dedans et son travail gagne de la force à chaque visionnage, comme les plus grands films du septième art. Il serait injuste de dire que Le temps de l'innocence n'est pas dans la veine du cinéma Scorsesien. Bien au contraire car il dévoile tout en subtilité et cruauté, cette société agonisante continue de faire des victimes exactement comme il dépeint la société et ses personnages depuis le début de sa carrière. Non sans humour, le cinéaste n'a jamais été aussi gracieux et aboutit visuellement dans sa mise en scène. Beaucoup catégorise Scorsese comme un réalisateur qui fait des films d'hommes pour les hommes. C'est juste que la plupart ne connaissent pas tous ses films. Il a offert des grands rôles féminins a beaucoup d'actrices dont certaines ne s'en remettront pas. Wimona Ryder et Michelle Pfeiffer, à cette époque à l'apogée de leur carrière, sont sublimes et dans une très grande finesse de jeu. 

Scorsese a perdu son père durant le tournage du film et a été émotionnellement très frappé. Il lui dédia le film. Le temps de l'innocence fut un échec qui vexa beaucoup le cinéaste. Comme énervé, Scorsese se lâchera complètement pour son prochain film Casino qui reprend Les Affranchis en ajoutant la dose de fresque et de cynisme que l'on retrouve dans Le temps de l'innocence. Comme A tombeau ouvert, Le Temps de l'innocence est bien trop sous estimé et d'ailleurs un de ses films que préfère Martin Scorsese, celui dont il est le plus fier. Il a de quoi car ce chef d'oeuvre mérite qu'on s'y attarde dessus. Pour ma part, il fait partie de ses plus grands films et accompagne Taxi Driver, New York New York Raging Bull, La Valse des Pantins, Les Affranchis, Casino et A tombeau ouvert comme les fleurons de la filmographie du cinéaste. 

Le cinéma de Scorsese me touche, quand ce n'est pas avec ses thèmes directement, c'est avec sa mise en scène. Je prend toujours une leçon magistrale de cinéma à chaque visionnage d'un de ses films. L'avoir revu au cinéma il y a peu m'a conforté dans mon avis que non seulement c'est un grand Scorsese mais qu'il est peut-être un des plus grands films du genre. On découvre à chaque fois comment une simple scène de baiser de mains dans une calèche peut être un sommet de romantisme et d'érotisme à la fois. On ne peut pas reprocher au cinéaste de changer de registre encore moins quand il brille dedans tout en gardant ses thèmes, sa force et son virtuose. Je ne suis pas objectif quand je parle de Scorsese car j'aime tous ses films. Cependant si vous aimez le cinéma celui ci pour moi est incontournable tout simplement car c'est un chef d'oeuvre. 

Note : 10 / 10

Pour une dévédéthèque idéale, à ranger avec : 

Barry Lyndon de Stanley Kubrick, Mort à Venise de Luchino Visconti, Les liaisons dangereuses de Stephen Frears et Casino de Martin Scorsese.