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lundi 16 novembre 2015

La dernière tentation du Christ (The Last Temptation of Christ)



Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Paul Schrader
tiré du roman de Nikos Kazantzakis
Durée : 2 h 40
Interprétation : Willem Dafoe, Harvey Keitel, Barbara Hershey, Harry Dean Stanton, Verna Bloom, Paul Greco, David Bowie...
Genre : Vision personnelle

Synopsis :

Jésus doute et cherche à s'échapper à la mission qu'il découvre des angoisses en lui. Un Jésus dont la part humaine se rebiffe devant cette nature divine avant de l'accepter. 

A l'origine c'est Barbara Hershey sur le tournage de Boxcar Bertha en 1972 qui donna le livre de Kazantzakis à Martin Scorsese en lui disant : "Si un jour tu fais ce film, je jouerai Marie-Madeleine". C'est dans un concours de circonstances que sa parole fut tenue, soit plus de quinze années plus tard. Ce film était le premier projet personnel du cinéaste qui a mit des années à se monter. Avec un budget très modeste de 5 millions de dollars, le film a souffert d'une sortie controversée par le monde Catholique. Des extrémistes Catholiques ont été plus loin que les simples manifestations en commettant des attentats dont un au cinéma Saint Michel à Paris.  

"Le film est une vision personnelle s'appuyant sur le roman de Nikos Kazantzakis" prévient le cinéaste et même l'affiche du film à sa sortie. Il a fallut, et il faut encore hélas, toujours justifier ce que l'on fait, surtout quand il est question de la religion. Menace de mort à l'intention de tous les membres de l'équipe technique, des manifestations, un flop commercial et de la polémique plus sur le sujet que sur le film, le film a eu droit en plus à une critique presse très dure à sa sortie. D'ailleurs toujours aujourd'hui c'est un film oublié et négligé à tort dans la filmographie de Martin Scorsese. Alors que pourtant ce projet a été le plus dur à produire pour le cinéaste, tout comme pour Gangs Of New York. Peut-être son film le plus intéressant de sa filmographie, le plus essentiel, à l'image du travail de Paul Schrader au sommet de son style. 

Quand j'ai vu le film la première fois, j'avais trouvé un Scorsese assez hermétique, pas facile d'accès mais très intéressant et bien réalisé. En le revoyant, je l'ai beaucoup plus apprécié même si c'est facile d'avouer que c'est le film du cinéaste le plus hermétique. Seulement on ne doute pas de la sincérité du cinéaste et on ressort de cette expérience avec le plus de pistes de réflexions que d'habitude. Scorsese devait à l'origine être prêtre mais il s'est réfugié dans le cinéma. Il filme avec une très grande force et sincérité des scènes de l'Evangile et calque directement des scènes de doute, de tourments qui ne laisse pas indemne et qui nous touche, encore plus clinique, franche et glaciale que ses autres films. C'est très audacieux et crédible. Comme souvent chez Schrader et Scorsese, la sagesse et la folie sont souvent ensemble de la partie, ici elles sont extrapolées de manière si flagrante que l'on a une vision d'un homme perdu par sa mission et son identité. Le personnage de Jésus est montré comme un personnage scorsesien qui pose toute les questions sur le bien, le mal, le pour et le contre à plat. 

En 1982, Paul Schrader a signé deux versions du scénario. Martin Scorsese et Richard Price ont en signés six avant le tournage. S'ils ne sont pas crédités au générique, ce sont bien eux qui sont aussi responsable du résultat. Schrader a tout assemblé et à la base ne voulait pas aller si loin dans la démarche. Justement la fin du film change la donne avec la réincarnation de Jésus dans une vie d'un homme normal. C'est un formidable et palpitant moment de cinéma ou Scorsese réécrit respectueusement l'histoire et n'oublie pas de montrer que Jésus était un homme avant tout avec ses faiblesses et ses qualités. Le film s'appuie sur l'Histoire connue de Jésus Christ et ne possède pas vraiment d'intrigue. Il est d'ailleurs complètement dénué de suspense, mais truffé de philosophie, de psychologie et de visions tout à fait pertinente et parfois passionnante. 

La critique avait reproché au cinéaste de ne faire que des lourdeurs stylistiques et visuelles sur la vie du Christ. Je ne suis absolument pas d'accord. Scorsese respecte son personnage et même la religion, il offre juste un point de vue que les Chrétiens ne veulent pas imaginer, ni écouter. Je trouve la démarche très réussie et parfois même hallucinante. Tous les tourments que peut avoir un être humain sont traités par le scénario. Si le film manque de provocation c'est parce qu'il se contente de ne presque que nous faire poser des questions sur l'utilité de la religion, du culte. Il ne propose finalement tout ce qu'il faut sur un sujet pareil. Il demande aux public de réfléchir sur un sujet pour pas mal interdit et forcément ça ne plaît pas à tous le monde. 

Pour ce qui est de l'aspect formel, hormis les permanentes improbables de certains acteurs (en tête Harvey Keitel), c'est une réussite. La mise en scène est belle, avec de magnifiques idées, loin d'être tape à l'oeil et à la mode. N'est ce pas Mel Gibson ? On retrouve le savoir faire des films italiens et les grandes productions hollywoodiennes des péplums des années 40. La musique de Peter Gabriel, plus sobre que d'habitude, fait gagner une atmosphère très athée au film, nécessaire au point de vue. Willem Dafoe est dans son plus grand rôle, les acteurs autour toujours formidables de justesse. On remarquera une très belle composition de la photo et surtout le Scorsese où il y a le plus de rouge, que ce soit dans l'éclairage ou la composition artistique. Le montage est lent, entre le contemplatif et la vitesse nécessaire pour filmer les scènes qui demandent le plus d'énergie. Quand on pense que c'est un si petit budget, c'est une démonstration incroyable. 

Pour ma part La dernière tentation du Christ est le film de Scorsese que je trouve le plus important tout simplement parce qu'un grand cinéaste signe ce que personne ne veut faire et fait. C'est un film qu'on aime ou pas, comme souvent chez le duo Scorsese/ Schrader. Le film est loin d'être une superproduction et ne possède pas la forme d'un grand Scorsese, ni le détail et la vitalité de la plupart de ses films. Cependant il est incroyable par toutes ces pistes qu'il aborde et nous pose à réfléchir pendant deux heures quarante sur un Homme interpellé par la divinité. Il est conseillé d'avoir pas mal de culture chrétienne pour apprécier pleinement du film. J'avoue ne pas tout avoir saisis, aussi parce que le film est très riche. Je me suis dit assez souvent que celui qui n'a pas de connaissance de la Bible et de l'Histoire de Jésus serait tour à tour désorienté et trouverait une provocation vraiment flagrante de l'image de Jésus. Un illuminé porté par la folie en quelque sorte, ce qui est aussi dans la démarche du scénario. 

Je conseille cette aventure cinématographique honnête et au fond vraiment passionnant. Dommage que Scorsese soit plus passionnant par les questions abordées que dans la façon de les amener en restant trop sage dans sa démarche narrative. Cependant, il est presque impossible de penser que La dernière tentation du Christ pouvait prendre une autre tournure. A la fin de la projection vous n'avez pas vu un film comme les autres : vous êtes chamboulés de questions. Tout fonctionne même si j'ai l'impression d'avoir plus vu un film passionné que passionnant demeure, il reste peut-être un des films des plus intéressants que j'ai eu l'occasion de voir. 

Note : 7 / 10

dimanche 9 août 2015

Taxi Driver



Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Paul Schrader
Durée : 1 h 50
Interprétation : Robert De Niro, Cybill Shepherd, Harvey Keitel, Jodie Foster... 
Genre : Malaise urbain sous coke

Synopsis : 

Vétéran de la Guerre du Vietnam, Travis Bickle est chauffeur de Taxi à New-York. Ses rencontres nocturnes, les violences quotidiennes dont il est témoin lui font doucement perdre la tête. Il va se mettre en quête de sauver une prostituée mineure de ses souteneurs. 

Taxi Driver est devenu culte dès sa sortie. Il a reçu justement la palme d'or du festival de Cannes car il représente à lui seul toute la génération des années soixante dix par ses thèmes politiques, sociaux, culturels et psychologiques de manière aussi virtuose que choquante. Un peu comme Midnight Cowboy de John Schlesinger ou Easy Reader de Dennis Hopper et bien d'autres grands films représentatifs de cette nouvelle vague à Hollywood, Taxi Driver réalisé plus tard reste toujours le premier film phare de la carrière de Martin Scorsese. C'est un classique incontournable du septième art autant pour la critique que pour le public du monde entier et qu'il est indispensable de voir pour les fans du cinéaste comme de cinéma.

Le cinquième film de Martin Scorsese n'est pas seulement un choc générationnel. Aujourd'hui encore il fait toujours son effet et possède son charme et son message si viscéral et atypique. Tout à déjà été dit et redit mainte fois dessus qu'il serait un peu redondant de tout répéter. Je me permet juste de rappeler que c'est un film unique et c'est ce qui fait et fera sa très grande force. Il n'y a aucun film en face de lui pour comparer son ambiance, ses thèmes et aussi son traitement entre hommage et plaidoyer sans concession. Il sera une influence indélébile pour toute une génération de cinéastes des années 1990 et 2000. 

Martin Scorsese a lu le script de Paul Schrader et s'est directement identifié auprès des tourments, des questions de Travis. Le cinéaste échafaude alors ce qui va être son premier chef d’œuvre. Sans avoir beaucoup de moyens, il va rendre cette plongée troublante, violente en flirtant avec le genre du documentaire et des films plus fictifs du western comme au film noir de gangster, influencé par les films de la Nouvelle Vague Française et Italienne. Bercé par la dernière composition jazzy et enivrante de Bernard Herrmann, nous suivons un vétéran du Vietnam interprété par un formidable Robert De Niro. L'acteur hante un déstabilisé crédible et flippant qui nous trouble du début à la fin par ses pensées, ses constats et ses différents tourments. Martin Scorsese par une sublime mise en scène qui allie le cinéma moderne et plus ancien ne manque pas de rendre une dimension fantastique sur cette réalité noire et pessimiste. On retrouve son ancien acteur fétiche Harvey Keitel une nouvelle fois présent pour un petit rôle face à son nouveau Robert De Niro une nouvelle fois après Mean Streets. Jodie Foster est découverte par le monde entier grâce à ce film et fera la bonne carrière qu'on lui connaît. L'interprétation est une nouvelle fois excellente et met en valeur des dialogues à l'instar des images de Scorsese, tranchants et incisifs,  tous fruits d'une écriture parfaite.

Beaucoup de scènes cultes tournent autour de la folie des personnages, toutes ponctuées d'images qui s’imprègnent dans la tête. Le fameux « You talkin' to me ? » devant le miroir bien évidemment, l'aspirine effervescent dans un verre qui hypnotise Travis dans un bar, un rencart amoureux dans un cinéma porno mais aussi une superbe scène interprété le cinéaste lui même en client de taxi qui flirte entre le voyeurisme et la paranoïa de l'époque. Si certains effets ont pris un petit coup de vieux, Taxi Driver reste un film avec beaucoup de fond, de forme et possède surtout une ambiance unique. C'est un chef d’œuvre qui montre une réalité et qui dresse un constat de l’Amérique de l'époque comme le fera de manière grandiose et testamentaire Sergio Léone cinq ans plus tard toujours avec Robert De Niro dans Il était une fois en Amérique. On retrouve beaucoup de messages forts et controversés sur la prostitution, la corruption, la drogue, les armes et surtout l'après Vietnam dans une société crépusculaire qui peine à discerner le bien du mal. Un peu comme le font beaucoup de cinéastes de cette génération comme Coppola, De Palma, Peckinpah, Léone, Lumet, Aldrich, Friedkin et bien d'autres le rêve américain n'est en réalité qu'un cauchemar. Sans aller aussi fort que John Frankenheimer ou plus tard David Lynch dans la forme pour faire ressentir ce cauchemar à l'écran, le malaise installé par Martin Scorsese est très nuancé et particulièrement subtil. Ce qui ne l'empêche pas d'être tout aussi marquant et toujours d'actualité de nos jours.

Personnellement je prend toujours plaisir à ma laisser transporter par Taxi Driver. C'est un peu regarder un plaidoyer sur les Etats-Unis violent et cynique filmé à la manière d'un film de vampire plus psychologique et sous drogue. Un peu comme si Nosferatu s'était installé en ville depuis le temps et avait goûté à la drogue et avait trouvé comme moyen de déplacement et de ravitaillement le plus facile un Taxi. Travis est une personne qui se cherche depuis longtemps et essaie de trouver les perches pour s'accrocher dans une société instable et sale, qui s'agrandit et dont le mal est omniprésent. Comme toujours chez Scorsese faut il choisir le bien ou le mal ? Encore faut il dissocier le bien du mal et c'est une autre affaire. C'est un sujet universel qui touche et touchera toujours. Tous les films générationnels comme Taxi Driver sont des films qui touchent les gens et avec des cinéastes qui sont brillants derrière. 

Il y a un avant et un après Taxi Driver. Comme en France dans les années quatre vingt dix il y a eu un avant et un après La Haine, l'excellent film de Mathieu Kassovitz qui s'en inspire plus ou moins explicitement. Taxi Driver est un film d'analyse complexe et simple à la fois. C'est un film violent et intriguant mais il est aussi drôle et possède regard à la fois vachard et très documentaire sur les personnages. L'équilibre est parfait. La fin est violente, dérangeante, troublante, onirique et marque la signature du scénariste Paul Schrader et de Martin Scorsese ici dans leur première collaboration. Le cinéaste livre ici son premier chef d’œuvre qui en engendrera beaucoup d'autres. La Valse des Pantins et A tombeau Ouvert sont pour moi ses deux autres Taxi Driver adapté à leur décennie. Différents de genre tous les trois mais ils tournent autour des thèmes chers du cinéastes et ont des sujets magnifiquement traités : entre folie, onirisme et la quête d'identité. Je recommande cette trilogie à tout le monde, le cinéma de Scorsese ne s'arrête pas seulement aux films de Gangsters et à Taxi Driver. C'est bien plus et il serait dommage de s'arrêter simplement ici, car ce n'est que le début du trajet. 

Note : 10 / 10

La dévédéthèque parfaite : 

La Valse des pantins et A tombeau ouvert de Martin Scorsese, Orange Mécanique de Stanley Kubrick, La Haine de Mathieu Kassovitz, Trainspotting de Danny Boyle,  24 heures avant la Nuit de Spike Lee et Il était une fois en Amérique de Sergio Léone. 

Quelques anecdotes :

Les conditions de tournages furent assez éprouvantes. Il faisait plus de quarante degrés la nuit parfois, d'où la vapeur des plaque d’égouts dans le générique du début.
L'équipe était souvent sous drogue ce qui posait des problèmes à la production car Jodie Foster était encore mineure à l'époque.
La crête iroquois comme la scène du miroir célèbre sont des improvisations de dernières minutes de Robert De Niro.
Hollywood n'a pas payé la ville de New York pour tourner, en échange elle a assuré le service de ramassage des déchets du quartier qui était alors suspendu par des grèves d'éboueurs. 


dimanche 2 août 2015

Alice n'est plus ici ( Alice Doesn't Live Here Anymore )



Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Robert Getchell
Durée : 1 h 50
Interprétation : Ellen Burstyn, Kris Kristoffersen, Alfred Lutter, Harvey Keitel, Jodie Foster...
Genre : Cassavetes à Hollywood

Synopsis :

Depuis l'âge de huit ans, Alice n'a qu'un seul rêve : celui de devenir chanteuse. Vingt sept ans plus tard elle quitte sa ville du Nouveau Mexique après la mort soudaine de son époux. Débarrassée de son mari violent et de femme au foyer elle se lance sur les routes avec son jeune garçon à la poursuite de son rêve d'enfant. Livrée à elle-même et à la merci du moindre profiteur, elle va vivre un vrai parcours initiatique.

Alice n'est plus ici était à l'origine un projet de l'actrice Ellen Burstyn. L'actrice après avoir eu du mal à trouver les fonds cherchait un cinéaste qui pourrait mettre en scène le scénario écrit depuis déjà quelques mois. C'est alors que par l'intermédiaire de John Cassavetes et le bruit de Mean Street par les critiques de cinéma, le nom de Martin Scorsese lui fut suggéré. Quand Burstyn a visionné Mean Street, elle a directement voulu engager le futur réalisateur de Taxi Driver. Une aubaine pour le cinéaste qui accepte et se voit pour la première fois entrer dans les studios hollywoodiens. Aujourd'hui encore si ce film reste mineur dans la filmographie du cinéaste, on retrouve un savoir faire référencé intemporel et une interprétation brillante.

Le film a l'originalité de mettre une femme moderne pour l'époque en tête d'affiche. Alice est en quelque sorte un peu l'Erin Brockovitch de Steven Soderbergh des années soixante dix avec une trame plus mélodramatique que politique. L'interprétation de l'actrice reste toujours très convaincante et elle n'a pas volé son Oscar. Seulement c'est la façon dont le cinéaste contourne tous les clichés qui fascine le plus. Avec une réalisation très sobre, il met en avant les acteurs tous remarquables. A défaut d'être original et captivant, le scénario reste souvent intéressant car il dépeint une héroïne aussi naïve qu'attachante. Un peu comme plus tard avec Rupert Pupkin dans La Valse des Pantins, Scorsese rend assez pathétique le personnage d'Alice et l'observe de loin se battre dans un monde en crise et surtout ici très machiste. Comme Pupkin, Alice n'est ni bonne ni mauvaise dans le domaine où elle souhaite percer. Elle n'ira hélas pas aussi loin que Pupkin dans sa détermination tout comme le film d'ailleurs. Le cinéaste émaille cependant avec une certaine délicatesse inédite dans les studios et dans le genre une psychologie très bien troussée. On reste attaché au personnage principal ainsi qu'à ses sentiments et ses convictions (on parviendrait même à y croire à la fin). Tout est fait avec justesse et avec une grande sincérité à laquelle on ne peut rester insensible.

Un Scorsese différent vous dirons certains. Je ne crois pas tant que ça. On retrouve sous cette intrigue sentimentale une violence et une démarche documentaire toujours chère au cinéaste. On trouve également une mise en scène toujours référencée au Magicien d'Oz de Victor Fleming (très flagrant visuellement dans l'introduction du film) mais aussi une nouvelle fois une superbe direction d'acteur. On sent que Scorsese s'attache plus à l'interprétation qu'autre chose dans ce film de commande. Du côté de la mise en scène et du montage on retrouve des plans tous bien travaillés dont on retrouve parfois la photographie et le cadrage de son prochain film Taxi Driver. Parfois on a des petites envolées techniques par des travellings nerveux typiques du cinéastes qui insufflent un rythme nécessaire. On retrouve un Harvey Keitel flippant et une méconnaissable Jodie Foster, tout deux avant Taxi Driver.

Alice n'est plus ici est en quelque sorte de Magicien d'Oz version John Cassavetes mais à la recette Hollywoodienne de l'époque. Un peu vain dans le fond mais avec quand même suffisamment de pointes d'humours et de noirceurs pour rendre le film toujours intéressant aujourd'hui. Malgré son scénario taillé pour en faire un téléfilm de l'après midi, Martin Scorsese réalise un film absolument pas niais et très sobre qui fonctionne toujours bien. Par la subtilité du cinéaste et l'investissement des acteurs le film dépeint une époque, des mœurs et une femme en plein changement qui nous captive du début à la fin. Un film toujours d'actualité et qui vaut le coup d’œil.


Note : 7 / 10

dimanche 26 juillet 2015

Mean Streets





Réalisation : Martin Scorsese

Scénario : Mardik Martin et Martin Scorsese
Durée : 1 h 50
Interprétation : Harvey Keitel, Robert De Niro, David Proval...
Genre : Etude Sociologique chez les gangsters

Synopsis :

Dans le quartier des immigrés italiens la Mafia a pris ses marques. Johnny Boy, tête brûlée et bagarreur, a emprunté de l'argent à un parrain, sans intention de le rembourser. Son ami Charlie, jeune mafioso ambitieux, tente de le protéger de ses créanciers mais il est de plus en plus incontrôlable.

Après ses deux premiers films, John Cassavetes conseille à Martin Scorsese de se pencher sur un projet plus personnel. Le cinéaste reprend alors un projet qu'il a dans les tiroirs depuis son tout premier film intitulé Mean Streets. Il est actuellement toujours son film le plus autobiographique et celui où l'on retrouve toutes les questions, les situations, les engrenages et les psychologies des prochains films du cinéaste. Le cinéaste a avant tout demandé à Roger Corman si le projet l’intéressait et de le produire ce film. Il acceptait mais à la condition de mettre des Afro-américains à la place des italiens, histoire de surfer à la mode du moment. Scorsese refuse et préfère tourner comme il l'entend son film. Même avec un budget ridicule, ce sera le début de la genèse de sa carrière et un de ses premiers grands films. 

Tourné avec une grande économie à Los Angeles (seules quelques scènes sont véritablement à New York) Mean Streets s'impose comme un film typiquement dans la veine de ce cinéma des années soixante dix qui renouvelle ce que l'on voit à l’écran de film en film. Tourné avec beaucoup de bricolage, le film a un aspect peut-être un peu vieillit et un peu faible ce qui malheureusement l'empêche d'être objectivement un très grand Scorsese car on voit qu'il manque de s'envoler comme il le souhaiterait dans son final. Seulement, il dépasse largement le stade du brouillon et des très bonnes idées car la mise en scène et les acteurs sont tout le long bonnement excellents. Déjà il y a un bon scénario et la mise en scène nous donne l'effet d'un coup de poing toujours cinématographiquement d'actualité. Il rend ce film de gangster atypique entre comédie et documentaire violent à des lieues des films noirs classiques sur les écrans et même Le Parrain de Coppola. C'est déjà une version et une vision moderne et documentaire dans un sujet et un domaine qu'il connaît. Scorsese a toujours eu une approche documentaire dès le début  de sa carrière, c'est ancré dans son style. Comme de nombreux cinéastes, il a été monteur sur beaucoup de films (dont Woodstock de Michael Wadleigh) mais comme il n'était pas dans le syndicat des monteurs il n'était pas crédité dans les génériques. Il a alors depuis toujours glissé dans ses fresques et la plupart de ses films une grande partie documentaire et des reconstitutions et s'en sert dans sa mise en scène. C'est aussi d'ailleurs la plus grande force du cinéaste que beaucoup ne possède pas. Scorsese utilise fiction et documentaire et les deux genres se complètent mutuellement pour rendre une œuvre dense, virtuose et unique. Il donne le maximum de clés au spectateur pour s’approprier le maximum d'indices et de connaissances sur le sujet. Le pur style Scorsese est né avec Mean Streets et se développera avec Taxi Driver avant d'être à son paroxysme dans Les Affranchis, Le Temps de l'Innocence, Casino et dernièrement Hugo Cabret. 

Devant le film facile est de constater que le cinéaste maniait déjà avec virtuose le vocabulaire cinématographique et l'écriture romancée et documentaire. Cependant ce que l'on retrouve avec originalité et force surtout dans Mean Streets sont ses énormes contrastes. A l'image des deux personnages principaux complètement opposés, la violence, l'humour, les musiques très rock sont en permanence dans un décalage qui donne une seconde vitesse, une double profondeur au film pour le moins géniale. C'est une comédie survoltée de violence au fond très grave et scellé. Le montage est composés de ralentis et de plans rapprochés d'un magnétisme bien trempé. Nous sommes plongés dans du pur cinéma Scorsesien avec un savoureux panache d'humour avec des dialogues excellents et de violence qu'elle soit physique et psychologique. A la fois ridicule et effrayant, Mean Streets est à l'heure actuel toujours très fort dans sa démarche car il montre un film qui se moque totalement des conventions du cinéma ce qui en fait un produit typiquement modèle de la Nouvelle Vague Hollywoodienne. Le cinéaste n'oublie cependant pas que c'est destiné au public et rend le film accessible la comédie et une mise en scène vraiment prenante. Au fond il nous fait ressentir toutes ses pensées et questionnements personnels à travers le personnage de Charlie (formidable Harvey Keitel) un gangster coincé entre le bien et le mal dans un milieu ou les principes et la religion sont au dessus de tout. Bien sur la fatalité, la tragédie du milieu emporte tout sur son passage. Le contraste est fait avec le personnage intenable de Johnny Boy interprété par Robert De Niro, qui par moment fait penser à un droog d'Orange mécanique de Stanley Kubrick  avec l'intelligence d'un Rocky sous cocaïne. Johnny Boy est vraiment l'anti Corleone du Parrain qu'ironiquement De Niro interprétera l'année suivante. 

Ce que l'on retient de Mean Streets c'est surtout la révélation réussie de Martin Scorsese autant par son fond que sa forme ici pleinement exprimée mais aussi de Robert De Niro qui va enchaîner les rôles chez le cinéaste pour une collaboration légendaire mais aussi dans les plus grands films de l'Histoire du cinéma dans les années à venir (Coppola, Cimino, Leone). Mean Streets est un bon film mais peut-être plus destiné aux fans du cinéaste et de De Niro pour être pleinement apprécié. Si le film ne possède aucun temps morts scénaristique mais il possède quand même une longueur qui peut-être assez pénible en raison de l'économie du film qui a tendance à le faire tourner un peu en rond. Un film culte des années 70 qui annonce la future carrière du cinéaste ou sera tout plus approfondi en profondeur par la suite dans Les Affranchis et Casino ou même dans des films comme Taxi Driver et A tombeau ouvert. Ce film a été salué par la critique à l'époque et aujourd'hui considéré comme un film incontournable dans l'Histoire de la période et du cinéma. 

Note : 8,5 / 10

Anecdotes :

Al Pacino était un temps prévu dans le rôle de Johnny Boy. Brian De Palma a fait rencontrer Robert De Niro à Martin Scorsese et s'avérait se connaître et s'être croisés plusieurs fois durant leur enfance. Martin Scorsese joue le rôle d'un gangster dans Mean Streets, il aura l'habitude de faire des caméos et des petits rôles au cinéma par la suite. 

mardi 21 juillet 2015

Who's That Knocking At My Door



Réalisation et scénario : Martin Scorsese
Durée : 1 h 25
Interprétation : Harvey Keitel, Zina Bethune...
Genre : Brouillon magnétique

Synopsis :

Petite frappe du quartier italien de New York, J.R décide de se poser pour épouser la femme qu'il aime. Il apprend que celle-ci a été violée quelques temps plus tôt et il ne peut supporter l'idée.

C'est officiellement le premier film de Martin Scorsese réalisé après ses études de cinéma et avant qu'il ne parte pour les studios Roger Corman. On y trouve déjà ses sujets de prédilections et ses influences de sa première partie de carrière (Mean Street,Taxi Driver). L'excellent Harvey Keitel était alors le premier acteur fétiche du cinéaste et brille dans le rôle titre de ce premier long métrage qui plaira avant tout aux fans les plus assidus du cinéaste et du nouveau cinéma des années 60.

A l'origine Martin Scorsese voulait réaliser deux courts métrages sur le personnage de J.R. Un qui racontait sa relation amoureuse, le second dans sa vie de gangsters et ses préoccupations, son choix entre le Bien et le Mal. L'ensemble n'était pas assez long pour en faire des longs métrages mais beaucoup trop pour en faire des courts métrages rentables. C'est alors que les distributeurs ont proposés de le distribuer en salles si les deux courts métrages étaient tous les deux assemblés l'un l'autre. Scorsese accepte et pense à un montage alterné avec des morceaux de musiques pour les associer et rendre les raccords plus cohérent. Les distributeurs ont ensuite obligés au cinéaste de faire une chose inconcevable dans notre temps : Inclure une scène de sexe pour que le film soit distribué en salles. Assez embêté sur le coup, le réalisateur de The Big Shave accepte et signe un peu à l'arraché alors une scène sensuelle en hommage au cinéma italien (notamment à Antonioni) sur la magnifique musique des Doors.

Pour un premier film on sent que le célèbre cinéaste se cherche encore pas mal. Cependant il reste assez souvent passionnant par sa maîtrise technique et le souffle de son écriture constamment frais et ponctué de beaux morceaux de bravoures. On ressent son influence et son amour pour la Nouvelle Vague française et le cinéma néo réaliste italien avec l'histoire d'amour entre Harvey Keitel et Zina Bethune tous les deux parfaits et touchants. D'un autre côté on ressent déjà de manière palpable son amour pour New York et ses origines ainsi que la description de son quartier comme dans Mean Streets. Le film reste très personnel, beaucoup trop pour celui qui s'attend à se divertir. On retrouve déjà les tourments du cinéaste, ses questionnements sur le choix du bien et du mal ou encore le poids et l'importance de la religion dans la société et chez un Homme. Si le film ne raconte au final pas grand chose, il y a beaucoup de fond. La forme reste rythmée par un montage qui permet déjà de très belles envolées de mise en scène. Le cinéaste manie déjà à la perfection la bande son et les images sans aucune fioriture et effets : il commence à mettre le doigt sur ses futures séquences mythiques de Casino et des Affranchis. On repère déjà un cinéaste mature et qui sait ce qu'il fait. Il va au bout de ses idées et il n'oublie pas de les rendre intéressantes pour le spectateur. Sinon globalement c'est un peu mou et le scénario reste trop creux pour vraiment briller. Avec en plus les modifications apportées à l'arrachée, le film perd une certaine force narrative et le prive d'une bonne fin. 

Who's That Knocking At My Door est un film avec plein de brouillons, d'influences et de références qui prennent vie avec un esprit très libre et parfois virtuose qui fait penser à la Nouvelle Vague française. Si le film est un peu trop référencé par moment, on se retrouve comme devant le premier film de Brian De Palma Murder a la Mod, un brouillon inventif et intéressant où se trouve déjà l'ensemble des thèmes que le cinéaste va traiter par la suite le long de sa carrière. On notera déjà que Martin Scorsese était un formidable directeur d'acteur où l'improvisation faisait déjà des merveilles dans ses films. D'ailleurs dans le domaine le cinéaste était un grand fan de John Cassavetes et il devint avec ce film très ami avec lui. Pour la petite anecdote, c'est John Cassavetes qui a parlé de Martin Scorsese aux producteurs et qui lui a permit d'entrer dans le cercle du cinéma. Ce premier film reste donc pour le moins très atypique et c'est une expérience pour ma part assez convaincante. Si le film est trop long pour ce l'histoire qu'il raconte, cela reste un Juke box avec beaucoup de cachet. Cela autant dans la musique que dans les références cinématographiques du cinéaste; le tout est porté par un Harvey Keitel magnifique, à l'image de la mise en scène.


Note : 6,5 / 10