Affichage des articles dont le libellé est Film culte. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Film culte. Afficher tous les articles

lundi 2 juillet 2018

Un été 42 ( Summer of 42 )

Avec Du Silence et des Ombres (1962), Un été 42 (1971) est sans doute le film le plus connu de Robert Mulligan. Réalisé avec un budget dérisoire (seulement un million de Dollars), cette adaptation du roman d'Herman Raucher (scénariste ici du film également) a rencontré à l'époque un grand succès public et critique. Aujourd'hui le film de Robert Mulligan reste toujours envoûtant, touchant, juste et intemporel. Il est encore aujourd'hui l'un des meilleurs sur l'adolescence. 

Accompagné par la superbe photographie de Robert Surtees et la musique de Michel Legrand, Robert Mulligan parle cette fois de la délicate période de l'adolescence avec une pudeur et une justesse absolue, définitivement sa signature récurrente et géniale dans l'ensemble de sa filmographie. Un peu comme dans Une Certaine rencontre, on peut savourer une direction d'acteur qui oscille entre le jeu très naturaliste, très proche de la Nouvelle Vague (Les 400 coups de François Truffaut) ou la justesse du cinéma italien (L'incompris de Luigi Comencini) mais avec la maîtrise des codes du mélodrame américain proche des films d'Elia Kazan ou encore Douglas Sirk. L'acteur principal  qui interprète Hermie (Gary Grimes) avait vraiment 15 ans durant le tournage et ce genre de petit détail donne incontestablement un réalisme supplémentaire et essentiel à son personnage et au film. Ce dernier est accompagné de jeunes acteurs également qui donnent tous une véritable émotion aux différents émois, tourments adolescents. On suit le point de vue de l'adolescent qui veut absolument découvrir le sexe, mais aussi lui-même dans un monde adulte où il ne cesse de braver l'interdit et essayer donner un sens à sa vie en voulant se dépuceler. Seulement Hermie va être fasciné, tomber amoureux d'une jeune femme d'un soldat parti au combat, Dorothy (magnifique Jennifer O'Neill). Cet événement va s'opposer rapidement à la l'initiation au sexe beaucoup plus "scientifique" comme l'incite son meilleur ami Oscy. 

Le film est un fabuleux mélange entre la naïveté de l'adolescence et la touche plus grave, le non dit du monde des adultes. Robert Mulligan parle également des sujets tabous, délicats dans un pays et une époque encore très puritaine de manière parfois drôle, toujours juste et globalement brillante. L'ensemble du film est emprunt d'une grande nostalgie, d'une mélancolie totale. Que ce soit par le cadre lumineux, la musique, les décors de l'île, ou les premiers flirts, défis au cinéma, tout est particulièrement lumineux et intimiste de la part de Robert Mulligan. Le film alterne entre les souvenirs plus ou moins précis avec l'effet d'une vieille carte postale de vacances que l'on retrouverait au fond d'un coffre de souvenir. Une carte où il fait bon de (re)vivre des souvenirs. Dans ce dépaysement, le cinéaste parle avec beaucoup de parcimonie aussi des tourments, des questionnements sur l'adolescence. Une étude sensible et bouleversante. 

Cependant là où Un été 42 prend une autre dimension c'est par sa touche dramatique, sa douleur émotionnelle qui se dessine progressivement en filigrane pour amener l'émotion vers un final exceptionnel. Ce dernier offre au spectateur de toutes les générations, adulte et adolescent, plusieurs lectures. Alors que le monde adulte était seulement désiré, tenu au loin soit par la peur (les parents, l'entourage) ou le fantasme (L'armée ou Dorothy pour Hermie) on assiste à la rencontre, non sans ambiguïtés, entre la naïveté de l'adolescence et celui beaucoup plus dramatique des adultes. Cette séquence est d'une rare intensité émotionnelle qui fait de cet été 42 une oeuvre marquante et unique. 

Tout en silence, la scène d'amour est absolument renversante, et cela autant émotionnellement que cinématographiquement. Cette dernière et montée avec de fondus sublimes, alternant magistralement les deux points de vue onirique et dramatique, une bande son toute en retenue, mais bien sûr avec les deux acteurs incroyables. Tous les deux font tout passer par de simples regards, des silences pudiques et respectueux. Les quelques pas de danses qui avaient lentement amorcés cette transition, tels des "préliminaires", cela sur la musique envoûtante et en vinyle de Michel Legrand annoncent peut-être une leçon de cinéma absolue. D'une justesse absolue, Jennifer O'Neill, cigarette en main tourne le dos à Hermie marque le coup de maître tout en subtilité de Mulligan, avant de signer une dernière et amicale lettre. Hermie, tout comme le spectateur, est changé à tout jamais par ce qu'il s'est passé ce soir là, mais aussi durant cet été 1942.

Robert Mulligan réussit un film à la fois très simple et universel mais également complexe et très touchant. Un film à l'image de l'adolescence et du passage au monde adulte, Un été 42 dépasse le simple film générationnel comme l'on peut plus facilement caser l'excellent film de Mike Nichols Le Lauréat. La réalisation de Robert Mulligan est beaucoup plus épurée et sensible. Un des plus grands films sur l'adolescence à la fois intimiste et universelle à (re)découvrir absolument. 

A savoir : Suite au succès de ce film, une suite a été réalisée par Paul King (réalisateur de Torch Song Trilogy) deux ans plus tard : Class of 44 (1972). 

PS : Une restauration et une réédition en support dvd/blu ray est plus que nécessaire. 


Réalisation : Robert Mulligan 
Scénario : Herman Raucher
Tiré du roman d'Herman Raucher
Durée : 1 h 40 
Avec : Gary Grimes, Jennifer O'Neill, Jerry Houser, Olivier Conant...

La dévédéthèque parfaite : La dernière Séance de Peter Bogdanovich, Le Lauréat de Mike Nichols, Les 400 coups de François Truffaut, Deep end de Jerzy Skolimowski et Harold et Maude d'Hal Ashby. 



jeudi 1 mars 2018

Three Billboards, Les panneaux de la vengeance (Three Billboards Outside Ebbing, Missouri)



Plus d'un mois après sa découverte dans les salles obscures, j'ai envie de revenir un peu sur ce grand film tant il me laisse une trace indélébile dans les grands moments passés au cinéma ces derniers mois. Alors qu'il est très justement nominé aux Oscars tant les performances des acteurs sont éclatantes, le film de Martin McDonagh ne se résume heureusement pas qu'à cela, c'est avant tout une réussite totale. 

Il y a dix ans, le réalisateur, dramaturge anglais marquait le coup avec Bons Baisers de Bruges, un premier film déjà très séduisant par son casting, ses dialogues et son exercice de style maîtrisé que l'on glisse entre le style des frères Coen et de Quentin Tarantino. Son deuxième film Sept psychopathes est bien plus maladroit. On y retrouve un casting monumental et plus de personnages pour une efficacité dramatique moins percutante car l'ensemble est beaucoup plus foutraque. Si globalement cela reste plaisant, au final il reste inoffensif et se niche quelque part entre Guy Ritchie et Shane Black. Les dialogues sont pourtant bons, les mélanges de tons sont les plus grandes ambitions du film ou il reste l'impression flagrante  que le cinéaste s'est un peu égaré au milieu de son délire sur ce qu'il voulait faire à la base. 

C'est alors qu'arrive cette année 2018. Pour son troisième film Martin McDonagh pousse toutes ses précédentes qualités à son paroxysme et revisite, transcende par la même occasion les codes du film de vengeance classique. Si on retrouve toujours une ADN très proche des frères Coen, c'est surtout par l'influence de la musique de Carter Burwell et bien entendu l'actrice Frances McDormand en tête d'affiche. On peut clairement penser aussi à du Clint Eastwood avec l'écriture d'un personnage principal féminin qui a son tempérament bien trempé, son cran réjouissant et libérateur mais également une force dramatique à la fois dense et touchante. Mais Three Billboards est bien plus que cela, on est avant tout dans un film personnel, intègre, qui se suffit largement à lui-même et qui ne ressemble à aucun autre. Toutes les caractéristiques d'un grand film. 

Le titre original à son importance. Une adresse GPS "google maps" comme pour prendre le pouls de l'Amérique dans une bourgade anodine. A travers trois personnages fictifs, le cinéaste nous parle d'une Amérique endeuillée (McDormand), malade (Harrelson) et raciste (Rockwell). Tous ont une perte de repères, de buts et sont meurtris mais sont à la recherche de justice. Le représentant de la Loi, interprété comme toujours à la perfection par Woody Harrelson, nuance et axe formidablement la narration d'un scénario qui possède d'incroyables tours de forces. MacDonagh a l'intelligence de jamais pleinement entrer dans le social, ni le politique mais de les incruster dans la toile de fond : les conditions, les portraits des personnages . Avant tout on peut noter une très bonne idée de départ, simple, judicieuse et surtout crédible. S'ajoute ensuite le parfait cocktail des genres, des tons explosifs entre le rire, l'émotion, la violence, la délicatesse, l'approche psychologique et l'action. Le réalisateur pour notre plus grand plaisir jongle entre l'audace et la virtuosité. Mais la plus grande force du film, et ce pourquoi à la sortie l'ensemble il nous donne l'impression d'avoir vécu une expérience équivalente d'une grande série de télévision, reste l'écriture et la place qu'occupe l'ensemble des personnages dans le scénario. Martin McDonagh donne autant d'importance aux seconds rôles qu'aux premiers :  qualité des très grands scripts. Quand ce n'est pas pour donner une belle intrigue ou de l'émotion, ces derniers sont là pour décanter habilement les sujets plus graves avec des moments de comédie pour le moins brillants. Quant à la fin, c'est peut-être l'une des plus intelligentes et réussies que j'ai pu voir ces dernières années. Le duo McDormand/Rockwell est suffisamment développé et ambigu pour pouvoir s'en faire sa propre idée. Le cinéaste sait s'arrêter quand il faut, c'est aussi une qualité de plus dans le cinéma d'aujourd'hui, souvent trop long et démonstratif.

Il serait dommage de ne retenir que les performances des acteurs (tous reconnus depuis longtemps pour leur talent) dans ce Three Billboards car on a droit avant tout un très grand film, avec du fond et des superbes personnages, semblable aux réussites d'Arthur Penn, Sam Peckinpah ou même John Ford. En tout cas pour ma part c'est un film qui va rester dans les annales et le premier à saluer est Martin McDonagh. Il signe une mise en scène brillante, collant à la perfection à son scénario, qui lui est exemplaire en tout point et à montrer dans toutes les écoles de cinéma. Avec Comancheria de David Mackenzie, ce genre de cinéma (scénario, dialogues, casting et mise en scène au diapason) est si génial et rare que ça mérite d'être remarqué et chaudement recommandé. Scotchant. 

Réalisation et scénario : Martin MacDonagh
Durée : 1 h 50 
Interprétation : Frances McDomand, Sam Rockwell, Woody Harrelson... 


dimanche 8 octobre 2017

Blade Runner 2049




Grosse surprise pour ma part que cette "suite" de Blade Runner. Je le considère d’emblée du même niveau que l'original de Ridley Scott. D'abord parce que Denis Villeneuve ne singe ni ne copie le matériel original mais l'approfondit et réussit le même tour de force immersif et spectaculaire qu'à l'époque. La grande réussite est d'avoir pris la même démarche de Ridley Scott à notre époque, à revers de la mode. Le film à une authenticité et une personnalité, ce qui était loin d'être gagné. Je n'ai pas peur de le dire, quitte à faire hérisser les cheveux des fans du premier, je ne vois aucun défaut à ce film, il est du même acabit que l'original. Cette pépite est à mes yeux le meilleur du cinéaste dans sa période américaine, soit le plus grand film du genre de la science fiction des années 2000 et 2010, à ranger avec Minority Report et Le transperceneige. 

Le premier Blade Runner est un produit des années 80 en avance sur son temps. Ridley Scott et Vangelis donnaient du corps, un style et surtout du sensationnel à l'univers dense et passionnant de Philip K.Dick. On y trouve un scénario profond, intelligent, poétique, glacial et avec beaucoup de noirceur et de contemplation. Ridley Scott était un des rares cinéastes, ou avec de manière bien moins commerciale David Cronerberg (Scanners, Videodrome), a offrir un produit cyberpunk à l'époque. Exactement ce qu'a fait à mon sens Denis Villeneuve dans cette parfaite prolongation de manière moins choc mais tout aussi pertinente et géniale. D'ailleurs je considère que les premiers films américains du cinéaste (sauf peut-être Premier contact plus intéressant, bien qu'un peu trop démonstratif) restent du sous Fincher (Prisoners et Sicario) et du sous Cronenberg (Enemy) parfaitement éxécuté. Et pour ma plus grande stupéfaction, il a réussit à trouver ici de la personnalité et transcender son cinéma et le genre. 

Le cinéaste a insufflé à l'univers original une approche encore plus contemplative (comme Refn dans Drive, d'ailleurs avec le même Ryan Gosling, plus Samouraï que jamais) à la Tarkovski ou Jodorowski mais avec des thèmes modernes et intemporels. On y trouve une superbe poésie, un respect mutuel de l'oeuvre originale avec beaucoup de nostalgie et de subtilité (comme la neige à la fin). Parmi d'autres, le thème de la confrontation du virtuel et du réel est passionnante, reflété par une troublante scène d'amour à trois, balayant d'un revers de caméra toutes les tentatives précédentes comme Her et Ex Machina. Cinématographiquement, que dire, c'est simplement à tomber par terre. La scène de rencontre et de confrontation entre Ryan Gosling et Harrison Ford est peut-être ce que j'ai vu de plus fou au cinéma depuis des lustres. Tout comme l'ensemble du film d'ailleurs. 

Ce Blade Runner 2049 est une passerelle parfaite entre le cinéma commercial génial et le film d'auteur passionnant et puissant. Respectueux du cinéma classique et résolument moderne, c'est un produit inespéré tellement il est à contre courant du cinéma commercial actuel. Puis c'est un véritable festival de son et lumière : une photographie somptueuse, immersive et une musique d'Hans Zimmer parfaitement utilisée, entre respect aux sons de Vangelis et le style actuel du compositeur. Cette superbe alchimie gagne en puissance à crescendo, à l'image de la mise en scène de Villeneuve de moins en moins sage et complaisante. 

On est à l’apogée d'un cinéaste exactement comme pour Silence de Martin Scorsese cette année, étonnamment deux films qui parlent de différente manière de la foi. Du pur cinéma contemplatif de près de trois heures qui passent en un éclair, qui en met plein les mirettes et les tripes et le tout sans fioritures. Le film divisera (et c'est aussi ce qui est remarquable) mais si vous êtes fans du genre et de l'original allez le voir au cinéma car il est d'une immersion époustouflante. Déjà culte et incontournable. 

Réalisation : Denis Villeneuve
Scénario : Hampton Fancher et Michael Green
Durée : 2 h 45
Interprétation : Ryan Gosling, Robin Wright, Ana De Armas, Harrison Ford, Jared Leto...



vendredi 15 juillet 2016

The Strangers ( Goksung )




Réalisation et scénario : Na Hong-Jin
Durée : 2 h 30
Interprétation : Kwak Do-Won, Hwang Jeong-min, Chun Woo-hee...
Genre : Polar surnaturel 

Synopsis : 

La vie d'un village coréen est bouleversée par une série de meurtres aussi barbares qu'inexplicables. Face à l'incompétence de la police, les vieilles rumeurs et superstitions surnaturelles se mettent au premier plan. Face aux esprits maléfiques, seul un chaman peut faire quelque chose. 

The Chaser marque toute la force du cinéma coréen avec un scénario de série B plutôt classique, un peu comme Le point de non retour de John Boorman dans les années soixante. Alors qu'il me manque le deuxième film d'Hong-Jin à voir, The murderer, il est facile de voir que le cinéaste à fait un grand pas depuis son premier film en voyant The Strangers. Memories of murder de Bong Joon-Ho, L'exorciste de William Friedkin et Rosemary's Baby de Roman Polanski sont des références évidentes pour le cinéaste qui nous offre un polar fantastique somptueux sur toutes ses coutures, pour le pire et le meilleur des personnages, mais également du spectateur. 

Ceux qui n'aiment pas les films coréens, The Strangers n'est pas pour vous. Ici comme dans les films de Bong Joon-Ho l'exercice de style est bien là, en permanence et à tous les niveaux. On passe du policier au burlesque ainsi qu'au Fantastique dans une même scène. C'est jouissif, étincelant, intelligent bref pour ma part du cinéma comme on en voit trop rarement, et bien entendu qu'en Corée. Un peu comme le Transperceneige, nous sommes là dans un film qui a des tripes et qui va au bout des choses, que ce soit dans le script ou la mise en scène. Il y a des messages, de l’ambiguïté, de la mise en scène à toutes les séquences. Un pur concentré de références et de souffle cinématographique salvateur qui ne s'arrête jamais. 

Après deux visionnages, le film gagne en puissance car il possède deux épilogues qui se recoupent de manière très intelligente. Le premier clôt de manière forte et virtuose l'intrigue principale, le second ne fait qu'ouvrir des pistes d'interprétations et de réflexions. Le cinéaste maîtrise tous les codes du genre mais avant tout du potentiel de son film. Son langage est pertinent et souvent transcendant dans un genre souvent considéré comme grand guignolesque. En une scène, Hong-Jin renvoit toute la filmographie et les tentatives de James Wan à la poubelle. Avec The Strangers on se retrouve dans le haut du panier, un peu comme Old Boy dans le film de vengeance ou The Host dans le film de monstres. Deux films d'une maîtrise et d'une intelligence folle en tout point de vue et qui possède comme ici une forme et une maîtrise exceptionnelle avec tranchant aussi visuel que narratif et subversif pour le spectateur. C'est très rare. Les codes du film fantastique, du policier, de l'horreur sont tous transcendés, au dessus de tout ce que l'on peut voir depuis des années, surtout si l'on compare avec toutes les nombreuses daubes que l'on peut voir (ou subir) en salles (ou direct en dvd). 

La photographie est remarquable (chef opérateur de Bong Joon-Ho), montage superbe et que dire de la musique si ce n'est qu'elle aussi fait partie des plus grandes réussites du film. Franchement il y a très longtemps que je n'avais pas vu un film aussi brillant dans sa forme et son écriture. Formellement c'est splendide et dans le fond vraiment intelligent, on se glisse entre du Park Chan Wook et du Bong Joon-Ho, du Friedkin et du Sam Raimi côté américain. Tout dépendra de votre goût mais j'y ai trouvé ma came les deux visionnages. Objectivement je crois que l'on peut reprocher au film d'être trop long et même de se fourvoyer sur son final, même si pour ma part je ne trouve pas. Je trouve justement que le cinéaste va au fond de ses démarches, il offre au genre et au cinéma toutes les lettres de noblesses que l'on puisse attendre d'un grand film. Au final, le cinéaste laisse un message extrêmement fort sur la croyance, les a priori, la religion ou encore le racisme tout en jouant sur les illusions. Le scénario n'en fait jamais trop, cela même avec un burlesque au rendez-vous assez souvent. Le frisson est au rendez-vous avant tout, préparez-vous à flipper comme devant Alien et Zodiac. Pas commun hein ? Comme un film coréen. 

Si je devais résumer le film en quelques mots, The Strangers est un très grand film, comme d'habitude trop peu distribué dans les salles (37 seulement) et n'aura pas le succès qu'il mérite. C'est un film choc, culte dont chaque scène et séquence me rassasie de cinéma comme dans les plus grands films que je revois fréquemment. En gros c'est un peu la version coréenne d'Angel Heart d'Alan Parker qui est indispensable à voir pour les fans du genre et du cinéma oriental. Incontestablement la bouffée cinématographique de l'année. 

Note : 10 / 10 

Films similaires : 

Memories of Murder (Bong Joon-Ho), Zodiac et Seven (Fincher), Jusqu'en enfer, Evil Dead (Raimi), Rosemary's Baby (Polanski), L'exorciste (Friedkin) ou Old Boy (Chan Wook).

lundi 2 mai 2016

A tombeau ouvert (Bringing out the dead)



Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Paul Schrader
D'après le livre de Joe Connelly
Durée : 2 h 
Interprétation : Nicolas Cage, Patricia Arquette, John Goodman, Ving Rhames, Tom Sizemore...
Genre : Ovni insomniaque 

Synopsis :

Franck Pierce sillonne toutes les nuits dans un quartier chaud de New York à bord de son ambulance. Hanté par les vies qu'il n'a pas sauvé, il essaie de se donner un but dans cette jungle humaine. 

A tombeau ouvert est un film dont j'ai de la chance d'adorer car il n'est pas au goût de tout le monde. Le genre de film dont on entre ou pas du tout, un trip que l'on peut adorer autant que détester. Je trouve que Bringing out the dead (vive les Monty Python) est l'équivalent du Taxi Driver des années quatre vingt dix. Une nouvelle fois on suit un homme en service de nuit qui sillonne dans les rues de New York assez paumé dans sa quête et puis c'est aussi surtout Paul Schrader au scénario. Le film est une peinture d'une ville toujours baignée dans le mouvement et la violence, autant dans la psychologie des personnages que dans leurs actes. Entre humour noir, documentaire précis et émotion, Nicolas Cage campe à la perfection un personnage typiquement scorsesien, un genre de fantôme qui fait un burn out. 

Ce film est avant tout une atmosphère particulière, une osmose de plusieurs genres, de thèmes et de sentiments cinématographiques et subversifs, tous filmés et emballés à la manière d'un trip de drogué. Ou d'un insomniaque qui a du mal à décrocher de la drogue. Le cinéaste, à l'aide d'un montage hypnotique, à l'image de sa sublime photographie, nous transporte dans un New York nocturne comme jamais on a pu le voir à l'écran. Il est à la fois très proche des conditions folles des ambulanciers et du service de nuit, mais aussi dans l'esprit, la bulle du personnage principal. Paul Schrader signe sans doute son scénario le plus simple et le moins démonstratif de sa carrière. Encore une fois, c'est le génie de Martin Scorsese qui rend l'ensemble passionnant avec une cohésion, une maîtrise de ses différents thèmes de manières les plus difficiles qui soient par une déconstruction du temps. Le film nous fait perdre tous nos repères de temps, d'espace et même parfois de morale. On suit un monde que l'on connaît sous un point de vue inconnu pour beaucoup et en plus sous l'oeil d'un insomniaque aussi bon samaritain que névrosé. C'est somptueux sur tous les points. 

Bien que beaucoup penseront que le film ne raconte rien, je dirai même que c'est tout le contraire. A tombeau ouvert est un film qui ouvre à l'interprétation tout le long autant qu'il divertit dans sa forme. A la fois drôle avec ses personnages secondaires et sérieux quand il s'agit de parler de sentiments et psychologie, le film oscille en permanence entre le documentaire impulsif et la rencontre entre deux personnes du même quartier aussi paumés l'un que l'autre. Cela que ce soit sur le plan social que psychologique. Pour ceux qui découvraient le film à l'époque, A tombeau ouvert est un peu un mélange du Temps de l'innocence et de Casino dans un univers à la Taxi Driver. Ce film est un bain musical, peut-être le film de Martin Scorsese où la musique est la plus importante et liée à atmosphère générale. On est bercé par le morceau dingue T.B Sheets de Van Morrison et entrecoupé par des morceaux plus énergiques et pop (The Clash, The Who ou encore Matha and the Vandellas). Il serait vache d'oublier également une belle bande originale d'Elmer Bernstein plus sobre mais aussi efficace que celle utilisée dans Taxi Driver. 

Le spectateur est donc bercé par une bande originale absolument démentielle et suit un Nicolas Cage dans un quotidien nouveau sous opium, rendant cet ovni comme une parenthèse cauchemardesque sous acide. Ce film est le genre de produit typiquement produit dans les années soixante dix et bien sûr il n'a pas trouvé son public. Il est resté une semaine en salles en France et fut un un échec commercial pour le cinéaste presque aussi cuisant que La Valse des Pantins. Sous une forme différente, les années deux mille iront mieux au cinéaste avec Shutter Island qui a bien cartonné (DiCaprio oblige), son film le plus psychologique depuis A tombeau ouvert. Il y a une cohésion dans l'oeuvre du cinéaste où on y retrouve des thèmes, des lieux et des obsessions mais toujours des films qui reviennent par cycle. Celui-là dresse un état des lieux d'une décennie, qu'elle soit politique sociale ou psychologique, tout reste important et essentiel. Le film reste un des plus beaux film sur New York malgré son sujet sombre et son emprunte pessimiste. Actuellement ce film reste la dernière collaboration avec Paul Schrader et peut-être celle qui atteint le plus d'alchimie, celle où il y a le plus de Scorsese et de Schrader ensemble et non dans une même démarche d'idées comme La dernière tentation du Christ. 

Cependant ne nous y trompons pas, Scorsese est un cinéaste qui réalise des projets qu'il aime même quand c'est plus commercial. Si on peut considérer qu'il a fait des films mineurs, ce sont des films de commandes maîtrisés. A tombeau ouvert n'a rien d'une commande, d'ailleurs c'est avec le petit succès de son précédent film Kundun qu'il a pu faire ce film produit par Disney (oui oui). Il reste un des plus grands films du cinéaste et celui qui tout simplement marque la force d'un des plus grands cinéastes de notre temps. Un film qui est capable de passer sous multiples points de vues, tons et tempérament tout en gardant le cap et son discours. Scorsese nous a fait le coup avec sa fresque paranoïaque et tourmentée Casino et nous le refait ici d'une autre manière mais avec toujours autant de classe et de brio. 

Nicolas Cage et Patricia Arquette vampirisent l'écran comme dans le cinéma de Jim Jarmusch, les dialogues sont remarquables et les seconds rôles sont brillants (John Goodman, Tom Sizemore et Ving Rhames le top) ne peuvent que confirmer la réussite de cette parenthèse scorsesienne magistrale. Le film le plus fou et le plus hypnotique du cinéaste que je recommande toujours de (re)découvrir, simplement parce que c'est du grand cinéma. Ce qui n'est pas toujours le cas et pour ma part le film se savoure de diffusion en diffusion. Alors vous aurez le coup de coeur aussi ? Ou plutôt le coeur assez accroché ? 

Note : 10 / 10

mardi 23 février 2016

Zootopie ( Zootopia )



Réalisation : Byron Howard, Rich Moore et Jared Bush
Scénario : Jared Bush et Phil Johnston
Durée : 1 h 45
Avec les voix de : Marie-Eugénie Maréchal, Alexis Victor, Pascal Elbé, Claire Keim, Fred Testot, Thomas Ngijol...
Genre : Classique Disney 

Synopsis : 

Judy est une lapine qui rêve de devenir policière à Zootopie. Jamais une lapine n'est devenue policière mais avec de la détermination elle l'est devenue. Seulement quand elle arrive en ville où tout paraît merveilleux, le bonheur n'est qu'une illusion, des disparitions d'animaux se répètent.

Il y a des années que j'attendais un tel coup de maître de la part des studios Disney. Avec Zootopie ils atteignent la grandeur des plus grands Pixar, soit des plus grands classiques de la firme. Inspiré par les codes savoureux du film noir, Zootopie est un savant et savoureux portrait de la société contemporaine qui ne manque pas sa cible émerveillant les adultes et les enfants de plus de dix ans. Entre humour et émotion, la morale subtile et universelle, Zootopie s'impose comme le meilleur Disney des années 2000, de loin. 

Tout commence de manière linéaire avec une découverte de l'univers et de la société des animaux par un spectacle de fin d'année scolaire. Le scénario est vraiment remarquable, un régal d'écriture et de subtilité qui dégage une multitude de thèmes et de parcours initiatiques. L'écriture est un modèle absolument incontournable que l'on devrait montrer dans toutes les écoles de cinéma. La narration s'aventure sur les grandes lignes de Raymond Chandler et le cinéma de Franck Capra avec des qualités scénaristiques infaillibles. Entre le clin d'oeil, l'humour, l'audace et la force du trompe l'oeil, l'écriture est à la fois dense et légère, mettant en valeur et en force toutes les plus grandes qualités du film d'animation. Cette dernière est à l'image du scénario, joue et déjoue sur les différents clichés que la firme à elle même crées avec le temps. Un véritable délice également dans les dialogues qui sont en parfait équilibre et nous accompagnent jusqu'au gag final, lui aussi absolument parfait. 

Sur ce scénario aussi classique que brillant, la mise en scène est elle aussi d'une incroyable force. Avec une animation bluffante, on y retrouve la légèreté et l'émotion des films de Chaplin ainsi que les frissons des tout premiers Disney dans un monde qui nous transporte autant qu'il nous parle à la fois. Les personnages sont superbes, loin d'être enfermés dans des clichés et sont délicatement travaillés jusqu'à la fin. Les scénaristes n'en font jamais trop, au contraire ils sont sobres, très sobre comparé aux Disney de ces dernières années. C'est un grand point fort, surtout quand un scénario possède des seconds rôles aussi brillants, c'est gage de qualité. Ce Disney là en possède que des très bons car ils ne sont pas anecdotiques, ils sont utiles et dans la prolongation de la narration et de la démarche. C'est tellement rare dans l'ensemble des productions que le plaisir est absolu. 

J'ai adoré ce film simplement parce que j'ai retrouvé la force des grands classiques Disney absents depuis si longtemps dans les films. Le tout dans les thèmes de notre époque où tout fonctionne, Zootopie est le Disney des années 2000 à ranger auprès des grands Pixar et les plus grands films d'animations. Chapeau bas messieurs les réalisateurs, vous avez signés le meilleur Disney depuis Le Roi Lion tout simplement parce que vous avez fait ce que vous aviez envie de réaliser après des films de commandes. Un grand chef d'oeuvre à voir et revoir sans modération. 

Note : 10 / 10 

PS : Le film est particulièrement anti-spectaculaire et plein de sous intrigues et de sous textes qui peuvent un peu dérouter les enfants de moins de 10 ans. Parents attendez vous à expliquer l'action aux tout petits. 

dimanche 31 janvier 2016

Casino




Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Nicholas Pileggi et Martin Scorsese
Tiré du livre de Nicholas Pileggi. 
Interprétation : Robert De Niro, Joe Pesci, Sharon Stone, James Woods...
Genre : Ouragan Scorsesien 

Synopsis :

La vie et la place de Sam Ace Rothstein dans le Tangiers, un des plus grands Casino de Las Vegas dans les années 70. 

Comme très déçu du peu de succès du Temps de l'innocence, Martin Scorsese s'est alors replongé dans son genre de prédilection pour y déployer sa rage et son énergie. Après Les Affranchis, il retrouve alors Nicholas Pileggi pour une nouvelle adaptation de l'un de ses livres et une plongée dans l'univers de la mafia. Cette fois l'action se passe à Las Vegas dans l'univers du Casino avec De Niro et Joe Pesci en tête d'affiche et une narration proche de la tragédie grecque. 

Au niveau de la mise en scène, le cinéaste jette toutes ses armes, son virtuose et son énergie dans trois heures de cinéma époustouflante dans tous les sens du terme. Casino est le sommet de la carrière du cinéaste, celui où son style illustre de manière forte et mémorable une intrigue Shakespearienne d'une redoutable efficacité. Un peu au même titre que son ami Brian De Palma avec L'impasse sorti à la même période mais dans un ton différent. Scorsese ici allie fresque à l'ancienne et moderne par des séquences d'anthologies qui ne seront jamais égalées, sauf par lui même. 

Comme dans son précédent film, une voix off et un point de vue documentaire nous accroche et nous tire le bras dans les bas fonds de Las Vegas. Tout est speedé, va à l'essentiel pour marquer, choquer et se concentre essentiellement sur le trio de personnages principaux. Scorsese ne fait pas de pitié et signe peut-être son film le plus proche du cinéma de Samuel Fuller qu'il aime tant. Chaque plan est magnétique, chaque séquence est parfaite et le film est un morceau de bravoure absolu, un chef d'oeuvre du début à la fin. Sans hésitation je le qualifie comme un des plus grands films de tous les temps. Contrairement aux Affranchis, le spectateur n'a pas le droit de respirer, il est embrigadé, emporté tel une feuille morte dans la tempête dans une narration dont on connaît la fin mais dont on suit avec passion et violence les péripéties et la dégringolade.

Casino est un film époustouflant de maîtrise. Scénario et montage sont au diapason et quant à la mise en scène de Scorsese, on passe de la fresque classique, que raffole Oliver Stone, au détail qui fait toute la différence. Ces détails sont parfaitement placés et filmés et nous plonge dans l'univers de ces années là tout en nous rappelant que nous sommes chez Scorsese par sa sincérité et son engagement. Scorsese envoie donc la musique, l'humour, la noirceur mais aussi de manière plus subtile avec un travail formidable sur l'image et l'éclairage. Il déploie ce qu'il avait fait dans Le Temps de l'innocence avec beaucoup de jeu de lumières qui permet au spectateur de cerner le non dit, le discours, son ironie et les rapports de forces qui s'inversent. Tous les sens du cinéma sont utilisés et palpables dans Casino ce qui fait un tour de force remarquable, autrement dit un grand film. Le plus grand des années 90. 

Robert De Niro est dans un de ses rôles les plus retenus et paranoïaques de sa carrière, Sharon plus Stone que jamais et Joe Pesci dans son rôle le plus impressionnant pour notre plus grand plaisir. On ne respire paradoxalement que dans une scène qui est celle du désert, mais aussi grâce à la musique du Mépris, Alors qu'il s'agit d'une ultime confrontation entre les deux acteurs, cette scène est le seul calme dans la tempête qui annonce la suite des événements. Pas de musique, un monologue et une tension à la Raging Bull le cinéaste renverse les codes et dépressure à la fois spectateur pour un final qui n'épargne personne. Oui personne car c'est aussi dans ce film que le cinéaste est le plus politique, le plus en colère contre la société mais aussi le plus violent. Il le dit lui même qu'après la scène dans les champs de maïs, il avait atteint son sommet de violence dans sa filmographie et qu'il n'avait plus rien à prouver. Par la suite d'ailleurs, il s'étalera beaucoup plus sur les psychologies des personnages que sur des fait. Sauf pour Le Loup de Wall Street qui est une redite plus ou moins réussie de Casino dans les années 2010 dans le monde de la bourse avec du sexe à la place de la violence et De Niro loyal et charismatique remplacé par DiCaprio opportuniste et lâche.

Casino est le genre de film qui marque, que l'on revoit souvent parce que c'est du grand cinéma, du grand Scorsese et aussi parce que c'est un film intemporel. C'est du Scorsese du début à la fin, pas d'effet de mode, pas d’esbroufe, pas de temps morts, pas de coups de mou et encore moins de clichés exploités. Ce film est impressionnant et exemplaire en tout point. Casino n'est pas une redite des Affranchis, c'est un approfondissement, une fusion entre ce dernier et Le temps de l'innocence qui se termine comme un film marquant et incontournable dans le septième art. A l'heure actuelle c'est la huitième et dernière collaboration entre Scorsese et De Niro. En espérant qu'il y en est une neuvième du même acabit ou tout  au moins pour offrir un dernier bon rôle à Robert De Niro. 

Note : 10 / 10

La dévédethèque parfaite : 

Les Affranchis de Martin Scorsese, Citizen Kane d'Orson Welles, L'impasse de Brian De Palma, Il était une fois en Amérique de Sergio Léone et Le Parrain de Francis Ford Coppola. 

mardi 5 janvier 2016

Le Temps de l'Innocence ( The Age Of Innocence )




Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Jay Cocks et Martin Scorsese
tiré du livre d'Edith Wharton
Interprétation : Daniel Day Lewis, Michelle Pfeiffer, Wimona Ryder, Géraldine Chaplin, Jonathan Pryce...
Genre : Drame Scorsesien 

Synopsis :

A travers le portrait de Newland Archer partagé entre deux femmes et deux mondes, une étude minutieuse de la haute société new yorkaise des années 1870 avec ses intrigues, ses secrets, ses scandales, ses rites désuets et subtilement répressifs. 

Souvent oublié, Le Temps de l'Innocence est sans doute le film le plus beau mais peut-être aussi le plus cruel de Martin Scorsese. Beaucoup le considère comme un film mineur, certainement pour son genre, alors qu'il est un de ses plus grands et un de ses plus réussis. Autant dans le fond que dans la forme, Scorsese est aussi virtuose que dans Casino dans son autopsie de la société bourgeoise New Yorkaise. Anti académique et cynique à souhait, d'une violence et d'une cruauté totale, Scorsese utilise le livre d'Edith Wharton pour dresser un film d'amour impossible à cause d'une haute société aussi impitoyable que désuète. Tout le monde en prend pour son grade dans ce chef-d'oeuvre d'une grande beauté formelle, dans la lignée des Affranchis et de Casino.

Tout commence par un sublime générique de Saul Bass avec des roses de toutes les couleurs qui s'ouvrent en fondus enchaînés sur une merveilleuse musique d'Elmer Bernstein. Scorsese dépoussière et magnifie le genre en y ajoutant une dimension moderne nostalgique et épique. Le cinéaste nous plonge directement dans un monde haut en couleur mais dans la profondeur complètement guindé et poussiéreux. Le scénario et la mise en scène jouent à chasser les différents regards et points de vue, même de voix off non sans humour et cruauté. Comme dans les grands Scorsese des années 90, la mise en scène est d'une force documentaire et cinématographique tout ce qui a de plus impressionnante. 

Beaucoup trouveront le film plus ennuyeux que la plupart des autres films du cinéastes qui ont un rythme plus endiablé dans la narration. C'est assez normal car il y a peu d'intrigue si ce n'est une histoire d'amour impossible qui s’étend sur plusieurs années. Seulement le scénario et la mise en scène privilégient plus le fond que de nous raconter plein de péripéties comme l'on peut voir dans l'adaptation des Liaisons dangereuses de Stephen Frears. Cette peinture est à la fois académique et très scorsesienne, elle est magnifique et d'une violence à crescendo qui ne pardonne personne. La mise en scène est fascinante du début à la fin. Tout est d'une méticulosité absolument sublime où chaque plan trouve sa beauté et sa force comme dans les grands chefs d'oeuvre italiens. Seulement on est quand même chez Scorsese, loin des tableaux académiques de Visconti. Quand le cinéaste fait de l'émotion, tout est en retenue et passion mais aussi d'une suggestion audacieuse. On entre jamais dans la niaiserie même si, comme Kubrick dans Spartacus, il flirte avec dans quelques moments plus cucul mais obligatoire pour faire respirer les personnages. Le film joue sans cesse sur le côté frustrant, proche du personnage interprété par l'excellent Daniel Day Lewis. La direction des acteurs est sublime comme d'habitude. Le message de Scorsese lui est clair, il faut être vieille, mourante et surtout très riche pour dire son opinion dans cette société à travers le personnage irrésistible de Miriam Margolyes. Son personnage est le double de Marty dans le film, comme on peut voir assez souvent dans ses fresques. 

Ce film c'est un peu comme si on enlevait les armes des gangsters et que l'on mettait les ragots et les castes à la place. Tout aussi cruel, on peut dire que c'est une version plus féminine, sensible, vicieuse, politique et historique que les gangsters des Affranchis. Le film est du même acabit que les grands Scorsese des années 90 même s'il n'a pas la même approche avec une histoire d'amour impossible aux apparences classiques. Comme souvent chez le cinéaste, le fil conducteur est trompeur. Ici on est en plein dedans et son travail gagne de la force à chaque visionnage, comme les plus grands films du septième art. Il serait injuste de dire que Le temps de l'innocence n'est pas dans la veine du cinéma Scorsesien. Bien au contraire car il dévoile tout en subtilité et cruauté, cette société agonisante continue de faire des victimes exactement comme il dépeint la société et ses personnages depuis le début de sa carrière. Non sans humour, le cinéaste n'a jamais été aussi gracieux et aboutit visuellement dans sa mise en scène. Beaucoup catégorise Scorsese comme un réalisateur qui fait des films d'hommes pour les hommes. C'est juste que la plupart ne connaissent pas tous ses films. Il a offert des grands rôles féminins a beaucoup d'actrices dont certaines ne s'en remettront pas. Wimona Ryder et Michelle Pfeiffer, à cette époque à l'apogée de leur carrière, sont sublimes et dans une très grande finesse de jeu. 

Scorsese a perdu son père durant le tournage du film et a été émotionnellement très frappé. Il lui dédia le film. Le temps de l'innocence fut un échec qui vexa beaucoup le cinéaste. Comme énervé, Scorsese se lâchera complètement pour son prochain film Casino qui reprend Les Affranchis en ajoutant la dose de fresque et de cynisme que l'on retrouve dans Le temps de l'innocence. Comme A tombeau ouvert, Le Temps de l'innocence est bien trop sous estimé et d'ailleurs un de ses films que préfère Martin Scorsese, celui dont il est le plus fier. Il a de quoi car ce chef d'oeuvre mérite qu'on s'y attarde dessus. Pour ma part, il fait partie de ses plus grands films et accompagne Taxi Driver, New York New York Raging Bull, La Valse des Pantins, Les Affranchis, Casino et A tombeau ouvert comme les fleurons de la filmographie du cinéaste. 

Le cinéma de Scorsese me touche, quand ce n'est pas avec ses thèmes directement, c'est avec sa mise en scène. Je prend toujours une leçon magistrale de cinéma à chaque visionnage d'un de ses films. L'avoir revu au cinéma il y a peu m'a conforté dans mon avis que non seulement c'est un grand Scorsese mais qu'il est peut-être un des plus grands films du genre. On découvre à chaque fois comment une simple scène de baiser de mains dans une calèche peut être un sommet de romantisme et d'érotisme à la fois. On ne peut pas reprocher au cinéaste de changer de registre encore moins quand il brille dedans tout en gardant ses thèmes, sa force et son virtuose. Je ne suis pas objectif quand je parle de Scorsese car j'aime tous ses films. Cependant si vous aimez le cinéma celui ci pour moi est incontournable tout simplement car c'est un chef d'oeuvre. 

Note : 10 / 10

Pour une dévédéthèque idéale, à ranger avec : 

Barry Lyndon de Stanley Kubrick, Mort à Venise de Luchino Visconti, Les liaisons dangereuses de Stephen Frears et Casino de Martin Scorsese. 

dimanche 15 novembre 2015

Les Affranchis ( Goodfellas )




Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Nicholas Pileggi et Martin Scorsese
Tiré du roman Wise Guys de Nicholas Pileggi
Durée : 2 h 20
Interprétation : Ray Liotta, Lorraine Bracco, Robert De Niro, Joe Pesci, Paul Sorvino...
Genre : Fresque magistrale

Synopsis : 

La vie d'Henry Hill qui a toujours voulu être un gangster depuis son enfance jusqu'à sa chute. 

Il y a tant à dire sur ce chef d'oeuvre et rien à la fois tant tout à déjà été répété mainte fois dessus. Entre fresque documentaire et polar violent moraliste, Les Affranchis est le sommet du style de Martin Scorsese. Après avoir abordé le genre avec Mean Streets et Raging Bull, Les Affranchis est devenu un des meilleurs films sur la mafia mais également du cinéma. Que ce soit par sa précision, son fond et sa forme, le cinéaste atteint ici des sommets de maestria dans son autopsie de la société et de l'âme humaine. Le cinéaste se hissait à l'époque officiellement comme un des plus grands cinéastes avec Chaplin, Kubrick, Welles, Kurosawa ou encore Hitchcock. 

Si le cinéaste à l'origine n'était pas plus emballé de refaire un film de gangster, c'est John Powell qui le persuada de le faire, tout simplement parce que c'était un projet personnel qui était original. Scorsese a donc collaboré avec le romancier Nicholas Pileggi pour pousser plus loin l'écriture du scénario. Ils ont également fait des recherches autour du vrai Henry Hill pour en tirer le maximum de détails sur sa vie personnelle. Dans le scénario on y découvre la narration et les dialogues purement scorsesiens. Tous les deux sont organisés et orchestrés de manière parfaites et détonantes. Tout est au sommet de leur efficacité, de leur finesse et bien entendu au service de son propos. On suit une fresque sur ces marginaux qui se croient au dessus de tout le monde, dans leur monde avec les avantages et surtout les revers, le piège qui se referme sur eux, que ce soit psychologiquement ou socialement. 

Devant le film de Scorsese, le spectateur est à la fois émerveillé par la précision d'horloger du cinéaste sur des détails de cette vie d'affranchis de la société que par le charisme des scènes et de ses personnages qui se dévoilent devant ses yeux. C'est pour mieux nous choquer que le cinéaste nous invite donc à s'immerger dans ce quotidien drôle et chaleureux du début à la fin où règne tout le long la mort et l'imprévisibilité de la situation. Avec un rythme virtuose, rarement la tension au cinéma n'a jamais été aussi bien étudiée dans un film. Surtout quand elles sont presque composées de scènes du quotidien, un peu comme le Making of d'un Tony Montana plus raisonnable et moins solitaire. On retrouve la patte Scorsesienne dans des scènes devenues cultes comme celle avec Joe Pesci et Ray Liotta avec le Qu'est ce que j'ai de drôle ? ou le célèbre repas dans la cuisine avec la mère Scorsese elle même avant d'aller tuer et enterrer un cadavre pas complètement mort dans le coffre de la voiture. La tension avec l'humour noir n'a jamais été aussi complémentaire. Au final Scorsese nous raconte une tragédie bien plus ambiguë qu'à l’accoutumée. Il raconte avec vitesse, précision, violence, humour et tension les coulisses de la mafia tout en gardant sa constante frénésie en arrière plan. Comme dans Casino plus tard, la paranoïa est bien présente qui fait monter en plus le suspense moral chez le spectateur et influe sur la température du film. La dernière demie heure, dont le quotidien est bien installé dans notre esprit, est un moment de cinéma incroyable où l'on peut ressentir, la fièvre, la paranoïa et la fin d'une vie qui part en éclat. Entre drogue et la nostalgie, Scorsese montre une génération de gangsters qui est dépassée pour laisser place à une autre. Le final est mordant à souhait, ça balance chacun pour sauver sa peau et la peur de finir comme n'importe quel plouc arrive. La dernière réplique est d'ailleurs à l'image du film, drôle et effarante à la fois. 

Les Affranchis est une longue étude de la Mafia, bien moins accessible et classique que celle montrée du Parrain de Francis Ford Coppola, autre grande référence du genre. Le film alterne sans cesse des fractures du temps. On est désorienté, manipulé avec une voix off aussi tranchante que chaleureuse. Le ton du film est cruel, noir et d'une moralité, d'un humour féroce implacable. On admire une très grande force du montage et de la narration qui nous transportent littéralement. Tout est rythmé, efficace et les scènes du quotidiens qui sont montées comme un grand polar noir d'une grande méticulosité. Car oui Les Affranchis est un avant tout l'anti-policier par excellence. On y voit dedans tout ce que l'on ne voit que ce que l'on voit généralement pas dans tous les autres. Aucunes séquences de braquages filmées, encore moins de spectaculaire, ni même de point de vue de la police et de la Loi contrairement à Casino et Le loup de Wall Street. Nous sommes comme le personnage principal, sans cesse sur les nerfs et la surprise. Tout est dans le hors champs et hors scénario, nous ne côtoyons que le mal très nuancé. La crainte que le piège se referme sur nous à n'importe quel moment nous guette d'un moment à l'autre du début à la fin. Sachant en plus que chez Scorsese cela peut être à tout moment que ce soit du côté des méchants comme des bons, comme dans la plupart de ses films.  

Ironique, violent et d'une grande dextérité dans tous les chemins qu'il entreprend, Scorsese signe ici ce qui va le suivre dans la suite de sa filmographie : faire une étude du vice des Hommes dans la société. Casino reprendra la démarche des Affranchis avec une intrigue plus classique côté tragédie mais avec une forme plus épique. Plus tard Le Loup de Wall Street démontrera également que l'excès d'argent et de drogue font des monstres mais qui sont les seuls à faire tourner la Bourse mondiale toujours avec sa maestria formelle. Tout est parti des Affranchis, petit film indépendant qui n'a pas eu de grand succès, ni beaucoup de prix mais un immense culte pour des milliers de passionnés de cinéma. Cela aurait pu partir huit ans plus tôt si le duo Scorsese / De Niro avait réalisé Scarface qui a un peu la même démarche. Scorsese est avec Les Affranchis moins impressionnant que Casino mais dans le fond bien plus précis et surtout beaucoup plus pertinent et efficace que Le Loup de Wall Street. 

Pour ce qui est de la forme pas besoin de s'attarder, c'est du grand art. Superbe bande son une nouvelle fois dans un montage et une mise en scène magistrale et brillante. La distribution est impeccable, avec des acteurs sensationnels dans leurs rôles. Ce sont les meilleurs rôle de Ray Liotta et de Lorraine Bracco qui auront des carrières hélas ratées par la suite. Pesci est flippant à souhait et De Niro excellent une nouvelle fois dans le personnage secondaire de Jimmy Conway. Cependant bien qu'il soit souvent considéré comme un grand film Les Affranchis n'est pas un film grand public. Non pour sa violence mais pour son ensemble qui finalement est un parti pris assez particulier. On peut adorer comme on peut s'ennuyer devant car tout se joue par le style, les thèmes et surtout ce que vous attendez du film. Si vous attendez un scénario classique vous n'êtes pas à la bonne porte, d'ailleurs ne sonnez pas trop souvent chez Scorsese. Vous êtes comme dans un Scorsese, prit dans un tourment dont on ne sort pas indemne. Devant un Sorsese on est plongé dans une aventure cinématographique totale que l'on peut ressentir intensément ou de loin. C'est aussi ça le cinéma et qui fait la différence avec les bons et grands films. C'est surtout de là ou l'on reconnaît les grands cinéastes des bons. Scorsese avec ce film est peut-être dans ce qu'il fait de mieux. Un véritable chef-d'oeuvre dont personnellement je ne me lasse pas. Ce film m'a fait aimer le cinéma et l'oeuvre du cinéaste et ce n'est pas prêt de changer. 

Note : 10 / 10 

Film à ranger dans sa dévédéthèque : 

Le Parrain (trilogie) De Francis Ford Coppola, L'impasse de Brian de Palma, Casino de Martin Scorsese.